Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 37.djvu/468

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en bonne santé ma petite mère, et laisse-lui la force de jouir de la récolte de ses enfans ! » Il n’y a pas jusqu’à son frère Albert, médiocre chanteur de province, — lorsque, par hasard, il a l’occasion de lui écrire, — qu’il ne prenne pour confident du besoin fiévreux de création dont il est dévoré. Qu’on lise, par exemple, ce passage d’une lettre qu’il lui adresse de Marienbad, le 4 août 1845 :


Je me repose ici avec Minna, et cette détente semble nous réussir parfaitement. Mais ma tête ne consent toujours pas à perdre son activité continue ; et c’est ainsi qu’hier j’ai terminé la rédaction du plan, très détaillé et très complet, d’un Lohengrin qui me fait une joie extrême, et, je te l’avouerai, me remplit de fierté. Tu sais sans doute combien je me désolais de ne pouvoir pas trouver, après Tannhäuser, un autre sujet qui l’égalât en chaleur et en originalité ; mais maintenant, à mesure que je me familiarisais avec mon nouveau sujet, à mesure que j’en pénétrais mieux l’idée, de plus en plus riche et belle, celle-ci s’évoquait devant moi, pour se changer enfin en une fleur si éclatante et si parfumée que je me sens véritablement heureux de la posséder. Sans compter que, dans cette mise au point, mon invention a, de beaucoup, la plus grosse part : car le vieux poème allemand qui nous a conservé cette légende merveilleusement poétique est bien la chose la plus plate et la plus misérable que nous ayons en ce genre ; et je me sens d’autant plus heureux de pouvoir affranchir, du déguisement de cette adaptation prosaïque, une légende qui y est devenue à peu près méconnaissable, et de la ramener à elle-même, à sa riche valeur de poésie, par mes propres invention et reconstitution. Mais, indépendamment même de ce point de vue, quel heureux livret d’opéra ! Plein d’effet, attirant, imposant, et touchant dans toutes ses parties… Fasse Dieu seulement que je ne sois pas ressaisi, dès cet hiver, de mon désir, ou, bien plutôt, de mon irrésistible besoin de commencer un nouvel opéra, et que cela ne m’empêche point de me consacrer au service de ma charge !


Encore Wagner a-t-il eu le bonheur, jusqu’à l’achèvement de son Lohengrin, d’être soutenu et encouragé par la sympathie des siens, et de trouver autour de lui un petit public capable de goûter les œuvres que lui dictait ainsi son « génie intérieur. » Mais bientôt allait se produire, dans sa vie, une catastrophe infiniment plus grave que tous les faits historiques qu’ont à nous raconter ses biographes, y compris sa condamnation à mort, par contumace, en qualité de révolutionnaire, et sa rupture avec sa femme, et son roman amoureux avec Mme Wesendonck. Tout juste au moment où il était dans la situation matérielle la plus pitoyable, son « génie intérieur » lui a dicté des œuvres si vastes, si hardies, et d’un genre si nouveau, qu’il a dû se rendre compte qu’aucun théâtre ne consentirait à les jouer, ni aucun public à les écouter, jusqu’au jour où il serait parvenu, par ses seuls efforts, à