Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/185

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par une musique que nous n’avons pu caractériser autrement que par l’absence de toute mélodie ; car elle n’a rien qui la différencie essentiellement du simple bruit. Chez les prédécesseurs de Beethoven, nous voyons encore ces lacunes fâcheuses s’étendre même dans les morceaux symphoniques entre les motifs mélodiques principaux…

« Les combinaisons de Beethoven, complètement originales et véritables traits de génie, eurent, au contraire, pour but de faire disparaître jusqu’aux dernières traces de ces fatales périodes intermédiaires, et de donner aux liaisons mêmes des mélodies principales tout le caractère de la mélodie… Le résultat, tout nouveau, de ce procédé fut donc d’étendre la mélodie, par le riche développement de tous les motifs qu’elle contient, jusqu’à en faire un morceau de proportions vastes et d’une durée notable : ce morceau n’est autre chose qu’une mélodie unique et rigoureusement continue. » Transportant alors de la symphonie pure au théâtre le procédé qu’il vient d’analyser, Wagner poursuit en ces termes : « Evidemment le symphoniste ne pourrait former cette mélodie, s’il n’avait son organe propre : cet organe est l’orchestre. Mais pour cela il doit en faire un tout autre emploi que le compositeur d’opéra italien, entre les mains duquel l’orchestre n’était qu’une monstrueuse guitare pour accompagner les airs.

« L’orchestre sera, avec le drame tel que je le conçois, dans un rapport à peu près analogue à celui du chœur tragique des Grecs avec l’action dramatique… Seulement, le chœur ne prenait généralement part au drame que par ses réflexions ; il restait étranger à l’action comme aux motifs qui la produisaient. L’orchestre du symphoniste moderne, au contraire, est môle aux motifs de l’action par une participation intime ; car si, d’une part, comme corps d’harmonie, il rend seul possible l’expression précise de la mélodie, d’autre part, il entretient le cours interrompu de la mélodie elle-même ; en sorte que toujours les motifs se font comprendre au cœur avec l’énergie la plus irrésistible. Si nous considérons, et il le faut bien, comme la forme artistique idéale celle qui peut être entièrement comprise sans réflexion et qui fait passer tout droit dans le cœur la conception de l’artiste dans toute sa pureté, si enfin nous reconnaissons cette forme idéale dans le drame musical qui satisfait aux conditions mentionnées jusqu’ici, l’orchestre