Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/268

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fait plus : dans la dépêche d’Abeken, il était bien question du refus d’audience à Benedetti, mais ce fait n’était pas mis en vedette ; il était présenté accessoirement comme la conséquence naturelle d’une discussion épuisée ; Bismarck le jette en avant comme étant l’essentiel ou, pour mieux dire, le tout de la dépêche : l’ambassadeur n’est pas reçu, non parce que, lui ayant tout dit, il ne reste plus rien à lui dire, mais parce qu’on n’a pas voulu lui dire quoi que ce soit. Le texte de Bismarck ne mentait pas en affirmant que le Roi avait refusé de recevoir Benedetti, il interprétait mensongère ment un fait vrai et transformait un acte naturel en préméditation offensante, de telle sorte que le télégramme se résumait en un mot : « Le Roi de Prusse a refusé de recevoir l’ambassadeur de France. »

Enfin il contenait une troisième aggravation plus perverse que les précédentes. Dans la dépêche d’Abeken, le Roi avait autorisé sans le prescrire à rendre public… quoi ? Pesez bien les termes : la nouvelle réclamation de Benedetti, le refus qui y avait répondu ; il n’avait nullement autorisé à rendre public le refus de recevoir l’ambassadeur, c’est-à-dire de faire savoir au monde qu’il avait fermé sa porte au représentant d’un de ses frères en royauté ; il n’avait pas poussé jusque-là sa soumission aux ordres de son chancelier. Bismarck, lui, va au-delà et c’est surtout ce qu’il ne lui était pas permis de révéler qu’il mettra en lumière.

Le télégramme ainsi arrangé, sa publicité décidée, il s’agissait de le lancer, de façon qu’il produisît son effet foudroyant. Bismarck explique à ses convives comment il va procéder : « Le succès dépend avant tout des impressions que l’origine de la guerre provoquera chez nous et chez les autres. Il est essentiel que nous soyons les attaqués ; la présomption et susceptibilité gauloises nous donneront ce rôle si nous annonçons publiquement à l’Europe, autant que possible sans l’intermédiaire du Reichstag, que nous acceptons sans crainte les insultes publiques de la France. » Pourquoi attacher tant d’importance à ce que le refus fût notifié, non dans une discussion du Reichstag, mais par une communication exceptionnelle faite à l’Europe ? Parce que la publicité obligée qui résulte des explications inévitables d’un ministre à la tribune n’a pas le caractère provocateur de la publicité volontaire résultant d’une communication insolite.

Il ne suffit pas au chancelier de nous souffleter, il veut que ce soufflet ait un tel retentissement qu’il ne nous soit plus permis