Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/410

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lumière la plus photogénique permet de discerner : toutes les feuilles d’un arbre, toutes les briques d’une maison, toutes les pierres du chemin, et qu’ils aient passé là-dessus une mixture bleuâtre couleur de nuit.

La nuit est autre chose. Le même paysage, traversé avant et après le coucher du soleil, n’a pas seulement un autre éclairage : il a une autre architecture, une autre perspective aérienne, une autre atmosphère. Les choses qui tiennent au sol se resserrent, se tassent, se blottissent contre leur mère la Terre : les choses du ciel reculent dans l’espace illimité. Le ciel n’est plus un plafond : c’est une coupole. La forêt n’est plus une foule : c’est un bloc. Toutes les proportions changent. Un petit arbuste, qui émet un grand parfum, remplit tout ; une maison immense, mais qui n’est pas éclairée, ne tient plus aucune place. Chaque parfum s’avance et dit : C’est moi ! C’est moi, le tilleul ; c’est moi, le datura ; c’est moi, le paulownia ; c’est moi, la verveine !… Leurs effluves dans l’air dessinent leur présence avant même que la lune les ait festonnés d’argent ou poudrés à frimas. Plongées dans le bain lunaire, les parures du sol se décolorent. Toute chose rougeoyante, jaunissante ou pourprée tombe pesamment dans le noir et s’éteint ; toute chose verte ou bleuâtre s’allège, s’affine et, aspirée par l’éther, s’immatérialise. Toute chose blanche, comme un amandier en fleurs, luit mieux qu’au soleil. Un feu de phare, de lampe ou d’étoile change de couleur à mesure que l’ombre ambiante se fait plus ou moins dense, et chaque heure qui passe enchâsse, dans la lucarne éclairée par la même lampe, une diverse pierre précieuse. Avec cela, la nuit est une grande faiseuse de synthèses. Comme le souvenir, elle répartit tout par grandes masses, efface les accidens, dégage les grands traits des pays entrevus. Réduites à leurs silhouettes, les plantes prennent des apparences animées. Les branches deviennent des bras ; les troncs tors, des torses ; des racines serpentantes, des serpens. Les buissons rampent comme des fauves et c’est sur cette harde illusoire que s’émoussent les traits illusoires de Diane chasseresse. « On ne voit rien, tout y est ! » disait Corot. Les pupilles se dilatent. Le passant prend des yeux de chouette et il finit par découvrir que, sauf l’homme endormi, rien n’est immobile. Les Esprits de la Nuit tournent autour des choses. Les ombres ne sont plus solides, mais mouvantes, instables. Les ondes laiteuses de la lune glissent sur les pentes des toits,