Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/457

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anciens : « On voudrait savoir si ces gens-là ont aimé comme nous, et les différences qu’il y avait entre leurs passions et les nôtres. On voudrait que leurs lèvres s’ouvrissent pour nous dire les récits de leurs cœurs, tout ce qu’ils ont fait autrefois, même de futile, quelles furent leurs angoisses et leurs voluptés. C’est une curiosité irritante et séductrice, une envie rêveuse de savoir… » Et encore : « D’adorables mains blanches ont frémi de peur sur cette pierre que tapissent maintenant les orties, et les barbes brodées des grands hennins ont tressailli dans ce vent qui remue les bouts de ma cravaté et qui courbait le panaché des gentilshommes. » C’est là exactement la sensation que nous demandons à l’histoire, et c’en est le plaisir spécifique : évoquer l’image de ceux qui ont vécu sur ce sol même que nous foulons aujourd’hui, qui sans doute furent très différens de nous et à qui pourtant nous ressemblons. La relation de voyage qui s’ouvre par la description des châteaux d’Amboise et de Clisson, se termine par le pèlerinage au Grand Bé, où la grande voix de la mer berce le dernier sommeil de Chateaubriand, à Combourg, d’où l’ardente mélancolie de René voyait se lever à l’horizon les orages désirés. Celui-là en effet, plus qu’aucun autre, fut le maître de Flaubert ; mais tous ceux qu’il admire alors sont des romantiques : c’est Chateaubriand qui est à lui seul tout le romantisme, c’est Victor Hugo à qui il est resté fidèle et même Musset que plus tard il accablera de ses mépris. Ajoutez aux livres qui eurent sur lui l’influence la plus directe et la plus certaine, l’Ahasvérus d’Edgar Quinet, C’est une des leçons les plus curieuses de l’histoire littéraire que ce succès et cette action de livres qui nous paraissent aujourd’hui si baroques.

Après avoir cité Chateaubriand et Quinet, comme les deux auteurs que Flaubert savait par cœur, Maxime du Camp ajoute : « Il en est un troisième qui a laissé trace sur lui : j’ose à peine le nommer ; c’est Pigault-Lebrun, qu’il avait lu, qui le faisait rire et l’avait poussé vers une recherche du comique dont le résultat n’a pas toujours été heureux. » C’est ici un trait essentiel de la nature intellectuelle de Flaubert. Il a le goût de la trivialité, de la laideur, du grotesque, et c’est pour lui le thème de plaisanteries énormes où il s’attarde longuement. Il a horreur de la sottise et de la médiocrité : c’est possible ; mais il trouve à leur peinture une sorte d’âpre jouissance. Cette tendance a chagriné quelques-uns de ses dévots, et ils se donnent infiniment de mal pour en trouver une interprétation obligeante. Ils veulent y voir, comme fait encore M. Descharmes, une réaction de sa nature ardente, exaltée, enthousiaste, amoureuse du beau, contre les mesquineries ambiantes.