Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/738

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par les correspondans d’agence, le dîner de Polangis, l’histoire des Libelles, l’arrestation du colonel Fournier, du capitaine Bernard et d’autres porteurs d’épaulettes semblaient au Comte d’Artois les indices précurseurs d’une insurrection militaire. Tout en maniant les cartes chez sa favorite, la phtisique Mme de Polastron, ce passionné du whist faisait un raisonnement serré : « Bonaparte est perdu ; alors, c’est l’anarchie ; elle doit fatalement ramener les Bourbons : va pour l’anarchie !… » L’anarchie, en effet, est un épouvantail dont aiment à jouer les prétendans au trône ; la guerre civile avec ses barricades, ses massacres, ses incendies ne déplut jamais à ces sauveteurs de peuples… Fauche avait donc reçu la mission d’entrer en rapport avec les mécontens de l’armée. Les compagnons de la Patience étaient au nombre des factieux ; on attendait à Londres l’instant où ils accompliraient leurs prouesses ; mais quémandeurs d’argent, ils tardaient beaucoup trop à se mettre en besogne. Pourquoi ? Et le Bon Louis questionna Boisvallon… « L’abbé connaissait-il les chefs de cette société secrète ?… » Il fut aussitôt édifié sur leur compte : l’abbé les connaissait.

Homme habile et indulgent casuiste, ce prêtre, suivant le conseil de l’Apôtre, employait volontiers la femme à ses œuvres pies autant que politiques. Une citoyenne Hénot, dite la « Nicolas, » — encore ce sobriquet ! — appartenait à l’agence du Pot-de-Fer, lui consacrant ses jours, même ses nuits, avec un zèle de diaconesse. Amie de la Derlang Belle-Peau, naguère en relation avec l’abbé Ratel, cette aimable personne complotait avec désinvolture, et Boisvallon utilisait les divers talens de la dame. Le cas, d’ailleurs, n’était pas rare d’une ambulante à tunique échancrée, servant en ses ébats les intérêts du Roi : Madeleine, bravant les Madelonettes, aimait alors à conspirer. Ruinée dans son commerce par la Révolution, se plaignant des grippe-sou, potentats de la République, la cocotte ne sentait aucun goût pour le nouveau régime. Presque toutes, les Palmyre, les Célina, les Adeline, les Cydalise, dryades à Tivoli, ou napées du Parc Mousseaux, regrettaient le monsieur d’autrefois, marquis, président, fermier général, les temps légendaires des riches entreteneurs, les heures fortunées des lucratives caresses. Mais en se lamentant, plusieurs de ces demoiselles Phryné faisaient les sœurs-écoute, pour renseigner les agences qui les payaient bien…

La Nicolas était une de ces laborieuses et fidèles amantes du