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LA MORT DE TALLEYRAND.

donner le moindre signe de fatigue ; son esprit n’était pas seulement présent, mais on peut dire qu’il dominait cette scène. Mlle de Périgord s’était mise à genoux auprès de sa mère : j’étais debout derrière ; M. « Cruveilhier, dans le fond de la chambre, et le vieux valet de chambre appuyé sur le bois du lit et fondant en larmes. M. de Talleyrand avait expressément demandé qu’il fût présent à cette heure solennelle ; ses domestiques étaient trop nombreux pour y assister tous ; il voulut du moins que le plus ancien d’entre eux les y représentât, et pût leur redire fidèlement ce que son maître avait fait et déclaré avant de mourir. Mme la duchesse de Dino lui fit d’abord, en présence de l’assemblée, lecture de sa déclaration que vous connaissez, puisque des journaux l’ont publiée. C’est un long désaveu des temps les plus malheureux et les plus célèbres de sa vie, et la franche condamnation du siècle auquel il avait appartenu. À chaque phrase, Mme de Dino lui faisait observer que c’était sa propre rédaction : il faisait chaque fois un signe approbatif. Il y avait, dans ce que lisait Mme de Dino, des choses si graves que je craignais que M. de Talleyrand n’en pût soutenir les termes. J’étais tenté de demander à Mme la duchesse de Dino, que son émotion entraînait, de modérer l’accent de sa voix : je craignais que l’humiliation ne fût trop forte…

… La lecture de la déclaration finie (elle avait duré environ dix minutes), M. de Talleyrand reçut la pièce des mains de Mme la duchesse de Dino ; il la prit de la main gauche ; il avait constamment, pendant cette lecture, tenu élevée, de la main droite, la plume qu’on lui avait présentée d’abord, et sans le moindre signe d’incertitude et d’hésitation, sans aucune espèce d’altération extraordinaire sur son visage ou dans ses traits, sans prononcer aucune parole, d’une main ferme et assurée, il commença à tracer son nom : La plume ne traçant aucun caractère, parce qu’elle s’était desséchée pendant le temps de la lecture, il la plongea lui-même dans un encrier qu’on lui présenta, et il apposa alors, en caractères parfaitement tracés, sa grande signature, celle qu’il n’employait que dans les plus grands traités diplomatiques : CHARLES-MAURICE, prince DE TALLEYRAND.

Cette première pièce signée, M. de Talleyrand prit la parole et fit observer qu’il y avait certaines choses qu’il ne retrouvait pas dans ce qu’on venait de lui lire, et qu’il tenait à envoyer au Saint-Père. Mme de Dino lui répondit que ces choses se