Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/115

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Que pèse, en présence de pareilles constatations, cette illusion que tout cela est passager, que le mépris public en aura quelque jour raison ?

Avons-nous du moins la consolation que la France soit étrangère à ce commerce et que tout lui vienne de l’étranger ? Erreur encore. Je regrette d’avoir à détruire une légende qui serait à l’honneur de notre pays, mais la vérité me fait un devoir de dire que son contingent dans l’odieux commerce n’est pas moindre que celui d’autres pays. Ce qui est vrai toutefois et ce qui atténue sa responsabilité, c’est que parmi ses trafiquans figure un grand nombre d’étrangers. Qu’est-ce donc qui les attire chez nous ? Une circulaire adressée naguère à sa clientèle par une maison allemande, pour lui faire connaître son changement de pays et lui en dire la raison, nous le révèle, et c’est curieux à constater. Rigoureusement traqués chez eux, ils viennent se mettre sous la protection de la proverbiale tolérance française.

Mais il faut arriver à une objection plus sérieuse : la thèse de l’immunité réclamée pour certaines œuvres, au nom de la liberté de l’art ou de la science. On comprend sa séduction. L’art, cette haute expression de l’idéal et de la beauté, la science, cette fée bienfaisante de l’humanité, n’ont-ils pas droit à tous les respects ? Il faudrait être Béotien pour le nier.

Mais il faudrait s’entendre sur ce que c’est que l’art, sur ce qui constitue la science.

L’écrivain ou l’artiste prostituant son talent jusqu’à faire une œuvre immonde fait-il encore de l’art ? Le savant qui couvre d’un titre médical les descriptions les plus complaisamment lascives, fait-il de la science ?

Voici sur ce point l’avis de deux hommes bien différens d’opinion. Ils sont si complètement d’accord cependant sur ce point que leur pensée se traduit par des expressions presque identiques.

« Là où paraît l’ordure, a dit Jules Simon, l’art s’enfuit. »

« Ceux qui réclament en cette matière la liberté de l’art ne font, dit à son tour M. Ferdinand Buisson, que protéger celle de l’ordure. »

N’en est-il pas de même pour la science ?

Mais allons au fond des choses. Pour parler clair, ce ne sont pas assurément les productions elles-mêmes qu’on entend protéger, qui l’oserait ? C’est seulement la forme de beauté dont le