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Nietzsche, en 1862, se rendit comme étudiant à l’Université de Bonn. Il s’y déplut. Les beuveries et mœurs rustiques de ses compagnons d’études n’étaient pas de son goût. Il passa à l’Université de Leipzig. Là il eut une révélation. Il lut Le Monde comme volonté et comme représentation, de Schopenhauer. Ce fut Malebranche lisant Descartes. Il fut ébloui, fasciné, brisé d’émotion. Il ne cessa jamais, quoique toujours en polémique avec lui, de vénérer Schopenhauer comme un héros de la connaissance.

Un peu plus tard, il fut chargé d’un cours de philologie à l’Université de Bâle. C’est là, ou tout à côté, qu’il connut Wagner. Ce fut sa seconde fascination, moins durable. Wagner le paralysa d’admiration, d’abord par son génie musical, ensuite par ses idées générales, qui du reste n’étaient que celles de Schopenhauer ; mais c’étaient les idées de Schopenhauer appliquées à la société politique. La nature trompe les créatures en vue de fins transcendantes et du reste pour leur bien. De même doit faire la société. Les masses sont imbéciles. Loin d’être capables d’introduire dans l’histoire un progrès de culture, elles sont incapables même de coopérer au maintien de la culture actuelle. Elles ne ressentent que des besoins élémentaires, grossiers et courts. La société doit entretenir dans les masses les illusions nécessaires, patriotisme, religion, etc. Nietzsche couvera ces idées et en tirera tout ce que vous savez. Aucune de ses idées générales, peut-être, n’est de lui. Mais ne vous y trompez pas ; ce n’est pas l’auteur de l’idée générale, s’il eh tire peu de chose, qui est grand. Il n’y a que dans les idées de détail qu’un auteur révèle son génie.

Nietzsche fit la campagne de 1870, en France. Il la fit comme infirmier. Il n’en rapporta pas un culte très fervent pour la Prusse. Il écrivait à son ami, longtemps le plus cher, Erwin Rohde : « J’ai le plus grand souci de l’avenir prochain. Je crois y pressentir un moyen âge déguisé. Prends garde à te libérer de cette Prusse fatale [songez qu’il se croyait Slave], contraire à la culture ! Les valets et les prêtres y poussent comme des champignons et vont de leur fumée enténébrer toute l’Allemagne. »

Par ailleurs, son aristocratisme s’accusait de plus en plus. Enthousiaste de la Grèce, il voyait très bien que toutes les cités grecques, et Athènes aussi bien que les autres, étaient des États