Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/500

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témoignages les plus probans infirment une telle opinion. La véracité des procès-verbaux, toujours suspecte, n’est nulle part moins garantie que quand il s’agit d’une affirmation où les juges sont si évidemment intéressés. Ceux qui ont rédigé les douze articles sont bien capables d’avoir préparé, pour en imposer à l’opinion et à l’histoire, la scène de l’abjuration, scène dont ils avaient si évidemment besoin. En revanche, tout milite en faveur de la constance de Jeanne et de sa fidélité à elle-même : d’ailleurs les faits matériels, tels qu’ils sont consignés au procès-verbal, suffisent.

La scène est au cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen [1]. Jeanne sur un échafaud ou ambon ; les juges, en face, sur un autre échafaud. Ils sont venus pour prononcer la sentence et pour adjurer Jeanne d’Arc devant la foule. Pourquoi tout cet appareil et cette publicité inattendue, quand le procès s’est déroulé en entier entre les murailles du château ? Guillaume Erard adresse à Jeanne un sermon ayant pour texte le passage de saint Jean : « Une branche ne peut porter de fruit si elle n’est rattachée à la vigne. » Jeanne écoute, un peu surprise du plein air et de la cérémonie dont elle ne perçoit pas bien le sens.

A un passage qui vise le Roi, elle proteste et sa protestation est exactement conforme à ce qu’elle a toujours soutenu : — « Mes dires et mes faits, je les ai faits de par Dieu… je n’en charge personne, ni mon Roi, ni aucun autre… S’il y a quelque faute, c’est à moi qu’il faut s’en prendre, non à un autre. » Nulle défaillance.

Sans doute, elle aura été conseillée par un des nombreux clercs qui l’ont visitée depuis quelque temps : pour la première fois, elle formule nettement l’appel au Pape. Mais cela non plus n’est pas en contradiction avec sa pensée, et la formule qu’elle emploie s’y adapte avec une précision singulière : — « Je m’en rapporte à Dieu et à Notre Saint-Père le Pape. » Les juges lui font la réponse odieuse : — « Qu’on ne peut aller chercher le Saint-Père si loin ; qu’elle tienne pour vrai ce que les clercs et autres gens à ce connaissant (c’est-à-dire l’Université de Paris) ont dit et décidé au sujet de ses dits, et de ses faits. »

Cauchon se lève. Il lit la sentence…

Mais, soudain, au milieu de cette lecture, il s’interrompt. D’après le procès-verbal, Jeanne l’aurait arrêté et se serait écriée :

  1. Voyez pour l’aspect des lieux, l’ensemble des documens iconographiques réunis, par M. le chanoine Henri Debout, dans son important ouvrage : La Bien heureuse Jeanne d’Arc (t. II, p. 129 et suiv.).