Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/513

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esprit de violence, de brutalité, de vengeance qu’ils avaient fait déborder sur l’autre rive ; l’aristocratie lancastrienne, en contradiction avec l’esprit populaire anglais et avec l’esprit même de la royauté anglaise, va subir, à son tour, la peine du talion que l’équité installe dans les faits et que la prophétie de l’évêque de Carlisle avait annoncée. Quant à la Pucelle, c’est à un Anglais, le plus grand de tous les Anglais, qu’il appartient de plaider éternellement sa cause auprès de la noble nation : « Laissez-moi vous dire, auparavant, qui vous avez condamnée… Je fus choisie d’en haut pour accomplir d’étonnans miracles sur la terre par inspiration de la grâce céleste. Je n’eus jamais affaire à des esprits maudits ; vous qui êtes souillés par vos péchés, tachés du sang pur des innocens, corrompus et salis de mille vices, parce que vous manquez de la grâce que d’autres possèdent, vous jugez que c’est une chose impossible d’accomplir des miracles sans le secours de démons. Non, Jeanne, la mal jugée, a été vierge et, dès sa tendre enfance, chaste et immaculée dans toutes ses pensées ; et son sang virginal, répandu par vous, criera vengeance aux portes du ciel [1]. »

Il y a, enfin, contre Jeanne d’Arc, les Français qui ont déchiré le pacte national : ils l’ont combattue de son vivant, ils ont voulu sa mort, ils ont allumé son bûcher pour étouffer le remords de leurs propres crimes. Ils l’ont nommée sorcière, apostate, paillarde, ordure. (Procès, III, 52.) Et ils la savaient pure. Jeanne ne les laisse pas tranquilles dans leur erreur. Quand le sorbonniste Erard eut fini son discours, le jour de l’admonestation publique, elle lui jeta à la face la chose qui pouvait leur être à tous la plus sensible, son mépris pour les traîtres, rien qu’en affirmant son inébranlable fidélité à la dynastie et au Roi légitime : — « Par ma foy, sire, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sur la peine de ma vie, que mon Roy est le plus noble chrestien de tous les chrestiens et qui aime mieux la foy et l’Eglise, et n’est point tel que vous dictes. » Cette parole, prononcée au moment où elle avait laissé toute espérance du secours si longtemps et si fervemment attendu, traitait, comme ils doivent être traités, ces contempteurs du plus fort et du plus naturel des liens sociaux, la patrie.

Jeanne restaure la patrie, en restaurant l’autorité. Son

  1. Shakspeare, le Roi Henri VI (acte V, scène IV.)