Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/803

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J’ai passé près d’un mois sans avoir de vous aucune nouvelle. Votre lettre du 28 septembre ne m’est parvenue que dix-sept jours après sa date, par un de ces dérangemens de courriers dont j’ai souvent entendu contester la possibilité, et dont en effet l’excès n’est jamais arrivé qu’à nous. J’ai conté cette histoire avant-hier à Mme de Vintimille. Mais j’en veux faire grâce à vous. Mme Gaudy nous avait bien appris qu’elle avait eu l’honneur de vous voir, mais elle ne se souvenait pas (disait-elle) si vous lui aviez dit que vous m’aviez écrit, ou que vous m’écririez, ou que je ne vous écrivais pas. Il a fallu que votre lettre en personne avec sa date sur le front m’apprit ce qu’il fallait choisir de ces trois suppositions. Je l’ai reçue et je l’ai lue avec un plaisir infini, mais je vous prie de croire que, pendant ces retardemens, je n’ai pas cru un seul moment que vous eussiez pu m’oublier. Nous avons tant causé que je vous en défie. J’ai pour garans de ma sécurité mon instinct et mon propre exemple, car vous pouvez en toute sûreté me défier à votre tour. Il y a, madame, quelque part, dans l’âme immortelle, un coin tellement immortel, que les sentimens qui y entrent deviennent immortels aussi. C’est là qu’est votre souvenir :

Je vous prierai de me parler de vos lectures à mon retour. Je vous dirai quelque chose des miennes. J’avais emporté avec moi deux volumes des Dialogues. Je vous en indiquerai des passages qui m’ont ravi.

Mme de La Briche a eu en effet la bonté de m’écrire une lettre pleine de bonté et de saine critique. Je lui ai fait une réponse immense par laquelle je lui ai déclaré que, pour de bonnes raisons que j’ai déduites, je ne permettais qu’à elle seule d’aimer les romans de Mme Cottin et leurs pareils. Elle les juge en effet si bien et elle les apprécie si juste qu’on peut lui mettre la bride sur le cou.

Je lui ai bien promis de vous remercier sans fin de ses préventions en ma faveur et en effet je vous en remercie de nouveau et à tout jamais, car je croirai toujours que c’est à vous que je les dois.

J’ai écrit à Mme de Vintimille que vous et elle vous amusiez à faire de moi une caricature à laquelle bien des gens voudraient ressembler, mais qui ne me ressemblait point. Mme de Vintimille a voulu s’amuser et a bien fait ; mais vous, madame, faites mieux, en prenant le parti d’un innocent persécuté.

Je parierais que les projets de bals et de cercles qu’on m’attribue aboutiront à rester au coin de mon feu et à aller au coin du vôtre le plus souvent que je pourrai. Je me propose fermement de vous étourdir aussi souvent cet hiver que je l’ai fait cet été, si le temps me laisse sortir. J’espère, dans mes matinées, voir Mme de Vintimille plus assidûment que jamais. J’ai pris avec Chateaubriand l’engagement d’aller de compagnie à tous les concerts de Mme La Briche où nous demanderions un coin pour trois personnes derrière tous les sièges, ce qui ferait pour nous une loge grillée où nous aurions une place à donner. En outre, je m’étais promis de retenir le plus de noms et de regarder le plus de visages que je pourrais pendant six mois, afin que, dans l’isolement où je vivrais le reste de ma vie, je pusse imaginer facilement les gens dont j’entendrais parler. Voilà quels plans d’amusement, de dissipations et de courses j’avais formés, et voilà de quoi on se moque. Je m’enfermerai dans mon trou, si on continue à abuser de