Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/931

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Sand crut pouvoir y insérer une étude consacrée à un écrivain totalement inconnu, mort à vingt-neuf ans, dont elle citait deux essais remarquables, l’un en prose, l’autre en vers ; elle l’appelait Georges de Guérin. Son étude parut dans la livraison du 15 mai 1840. On était alors fort curieux de génies précoces et prématurément fauchés. Dans le premier regret dont on accompagne une destinée douloureuse, quelque excès d’éloge semble une convenance de plus et passerait aisément ; mais George Sand s’était bornée à l’expression d’une ardente sympathie pour le poète mort jeune. Plus que personne, elle pouvait être séduite par ce sentiment de la nature dont Guérin avait été d’instinct l’interprète. Elle était en relations avec le cercle de Lamennais. Il parait que les deux morceaux de Guérin lui furent apportés par un certain Chopin, qui n’était pas Chopin le musicien, mais qui semble avoir été un bien brave homme de Chopin. Grand admirateur de Guérin, il s’était fait le copiste des œuvres de celui-ci dont une partie ne nous est parvenue que par cette copie. En somme, il lui a rendu service. Voici, en manière de remerciement, le portrait que trace de lui un autre ami de Guérin, Barbey d’Aurevilly : « Vous me demandez qui a annoté le cahier de vers de Guérin. C’est, comme vous l’avez vu, un honnête imbécile qui, par un hasard que j’ai vu se renouveler plus d’une fois, avait je ne sais quel grain de poésie au fond de son imbécillité… C’était un niais, qui a vécu et qui est mort en niais, mais c’était un jocrisse qui aimait les poètes, et qui les sentait, et qui se faisait pardonner sa jocrisserie en se mettant à genoux devant Guérin. » Soyez donc l’ami utile et dévoué ! Mais chaque fois qu’il y a une sottise à dire, on peut compter sur le jocrisse du dandysme.

Aux morceaux qu’elle avait publiés, George Sand exprimait le souhait qu’on en joignît d’autres et qu’on en composât un recueil de Reliquiæ. Le choix fut fait avec infiniment de goût. Lamennais, averti de la publication qui se préparait, avait donné son opinion et ses conseils. « Je m’associe, écrivait-il le 6 novembre 1840 à F. du Breil de Marzan, à tout ce que vous faites, La Morvonnais, Quemper et toi, pour honorer la mémoire de notre pauvre Guérin. C’était un bien bon garçon et d’un esprit distingué. Mais, dans la publication que vous préparez, il serait important, ce me semble, de ne pas vous écarter de la plus rigoureuse simplicité. Essayer d’en faire un grand homme, ce serait se rendre ridicule et lui aussi. » Je veux bien que Lamennais ait été peu enclin à ressentir le charme d’une nature telle que celle de Guérin. Mais enfin il le connaissait ; il l’avait eu sous sa direction à la Chênaie pendant plusieurs mois ; en 1840, il