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parterre tout entier, comme un écho retentissant, répondit à plusieurs reprises : « Oui, oui, Sire, on vous trompe [1] ! » Peu après, à l’acte suivant, quand le bon Roi, voyant Sully tomber à ses genoux et les courtisans s’approcher, dit au ministre intègre : « Relevez-vous, Sully, ils croiraient que je vous pardonne, » il s’éleva une immense clameur ; l’assistance cria, tout d’une voix : « Le ministre resterai Monsieur Necker ! Monsieur Necker ! Vox populi, vox Dei ! » Le cri se renouvela, se prolongea tellement, « avec une si prodigieuse véhémence, » que le spectacle fut interrompu pendant « un gros quart d’heure. » Quelques jeunes gens, particulièrement excités, furent arrêtés, conduits au corps de garde, mais il fallut les relâcher, devant les réclamations de la foule [2]. Le soir, et les jours qui suivirent, on ne parlait que de cet incident dans les cafés et les endroits publics.

Un autre petit fait, non moins rare que touchant, causa un grand attendrissement. Le surlendemain de la démission de Necker, l’un de ses serviteurs « étant allé aux Halles pour la provision de la maison, » les harengères et les poissardes, après l’avoir servi, refusèrent tout paiement, en hurlant à tue-tête « qu’elles ne voulaient point recevoir d’argent d’un homme qu’elles considéraient comme leur père [3] ! »

Cette violente agitation ne se calma pas vite. A quelques jours de là, un certain Bailli du Rollet, compositeur d’une Iphigénie en Aulide, ayant déclaré publiquement, dans le foyer de l’Opéra, « qu’on était fort heureux d’être délivré d’un homme tel que M. Necker, » fut entouré, hué par la foule, et il fallut, pour le soustraire aux coups, l’intervention de la police. Un peu plus tard, au jardin du Palais-Royal, Bourboulon, auteur du libelle qui avait été l’occasion de la retraite du directeur, reconnu par quelques promeneurs et dénoncé par eux, dut fuir en toute hâte, sous peine d’être saisi, houspillé, « jeté au bassin » par la multitude irritée [4]. Le 11 juillet, près de deux mois après la démission de Necker, plusieurs marchands d’estampes furent

  1. D’après la version de Kageneck. une voix cria du parterre : « Oui, f…, ils vous ont trompé : » Et le parterre répéta la phrase, avec des applaudissemens sans fin.
  2. Journal de Hardy, 21 mai 1781.
  3. Ibidem. 5 juin 1781.
  4. Lettres de Kageneck, 30 mai 1781.