Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/919

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aimante, abandonnée et qui souffle, la dureté, l’égoïsme, la froideur raisonneuse, et finalement la brutalité de Laurent Bouguet le rendent quasiment révoltant. « Je vois une chance harmonieuse se lever sur ta vie, » dit-il à Edwige. (Qu’est-ce qu’une « chance harmonieuse ? » Je sais bien que Laurent Bouguet n’est qu’un chimiste de génie ; mais au moins devrait-il être soucieux de la propriété des termes.) « Ce que je vois, lui répond Edwige-, c’est que vous ne m’aimez plus. Mais vous êtes le maître : je suis l’esclave. Vous ordonnez : j’obéirai. » A cet instant et par l’effet même de cette soumission aveugle, un revirement se fait chez Laurent Bouguet. Il se demande s’il est un modèle de délicatesse. « De la meilleure foi du monde, je suis peut-être un malhonnête homme. A tout envisager du point de vue biologique, je risque de perdre le sens social. A force d’étudier la vie, peut-être me suis-je mis en dehors de l’humanité. Je vais causer avec Blondel et éclairer ma conscience. » Les deux hommes vont être en présence.

Supposons un ami conduit par les circonstances à laisser son meilleur ami épouser une jeune fille qui a été sa maîtresse. Il hésiterait. Il chercherait à rendre ce mariage impossible, à trouver une autre combinaison, ou tout au moins, pris dans cette alternative de trahir le secret d’une femme ou de trahir le devoir de l’amitié, il s’efforcerait de dégager sa responsabilité. Laurent Bouguet n’hésite même pas. Il éprouve à peine un peu de gêne. Il conseille à Blondel d’épouser Edwige. Et Blondel lui ayant demandé catégoriquement : « Voyons, d’homme à homme, elle a été ta maîtresse ? » il nie sans sourciller. C’est un homme qui a toujours un mensonge à portée de la main. Homme de génie, si vous Avouiez, un des « cerveaux consultans de l’espèce humaine, » comme l’appelle un personnage de la pièce, qui probablement se comprend lui-même, porte-flambeau et porte-sceptre, Laurent Bouguet, dans l’intimité de la vie, est exactement au niveau des plus médiocres ; il est seulement un peu moins scrupuleux. Et l’attitude qu’on lui prête, mélange d’égoïsme et de duplicité, le rend parfaitement antipathique.

A la fin de l’acte, on apprend que Laurent Bouguet a le prix Rockfeller, auquel le littérateur Herner a renoncé en sa faveur : sa femme lui demande pardon d’avoir douté de lui ; elle bénit le couple futur Edwige-Blondel, en recommandant à ces tourtereaux de prendre modèle sur son ménage. Et la toile tombe après un acte très nourri, très plein, très dru, très long aussi, — il dure une heure d’horloge, — et où l’auteur s’est volontairement abstenu de mettre aucune détente, aucun ornement, aucun agrément.