Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 19.djvu/230

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pas né pour être administrateur. Il préférait, et il avait bien raison [1], poursuivre les travaux de haute envergure qui ne cessaient de le préoccuper. » Que de mélancolie contenue dans ces quelques mots de celui qui, depuis tant d’années, a eu dans la science française la fonction la plus lourde en charges administratives ! Certes, l’orgueil de pétrir et de diriger les hommes et les choses, quand on n’a en vue que le progrès, est doux aux âmes hautaines ; mais la joie d’être un remueur d’hommes ne vaut peut-être pas comme intensité l’âpre tête-à-tête avec la fuyante vérité : celle-ci pourtant, dans son corps à corps avec le chercheur, finit toujours par échapper, mais, les lambeaux de sa robe divine qu’elle abandonne parfois aux mains qui la poursuivent sont assez beaux pour abolir toutes les autres joies. Entre tous ceux qui ont goûté les voluptés de l’action et celles de la découverte, il n’en est guère qui ne gardent à celles-ci une préférence. Napoléon lui-même, « ce membre de la section de mécanique, comme dit M. Darboux, qui a fait aussi quelque bruit dans le monde en dehors de l’Institut, » l’homme d’action par excellence, n’a-t-il pas dit, un jour qu’il recevait l’Académie des Sciences : « J’ai voulu connaître ce qui me restait à faire pour encourager vos travaux, pour me consoler de ne pouvoir plus concourir autrement à leur succès. » — Pourtant le regret que nous devinons chez M. Darboux, nous ne le partageons pas. Il est heureux que les hommes comme lui descendent parfois de leur tour d’ivoire, pour veiller sur les tours d’ivoire des autres et les défendre contre les termites malfaisans qui si souvent les sapent à la base. Cette part de sa vie qu’il a arrachée à la géométrie supérieure, à ses travaux si riches en découvertes sur les systèmes triples orthogonaux, sur la déformation des surfaces, le haut enseignement des sciences dans notre pays lui doit sa rénovation. Il est bon que nos hautes institutions scientifiques ne soient pas toujours dirigées par des bureaucrates, par des administrateurs sans surface scientifique. Ceux-ci ont trop de tendance à oublier ces principes que M. Darboux a si bien exprimés : « La recherche doit être libre et l’esprit doit pouvoir souiller où il veut. Rien n’est plus funeste que les entraves mises à la liberté du savant… Il lui faut cette indépendance qui est le premier bien et le premier besoin du chercheur. » Pareillement M. Darboux ne veut pas que les Académies remplissent seulement le rôle de chambres d’enregistrement. Il leur appartient « de maintenir la porte ouverte sur le monde extérieur,… de prendre auprès du gouvernement

  1. C’est nous qui soulignons.