Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/560

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Mme de Staël, mais qui ont été écrites avant la mort de Moreau, elle parle « de son caractère très moral, de son talent militaire incontestable, de son esprit juste et éclairé. » Nul doute qu’elle n’eût fait partie de ce petit groupe de personnes qui le regardaient comme le successeur possible et éventuel de Bonaparte, le jour où quelque événement imprévu aurait rendu le pouvoir vacant. C’était, sinon une espérance, du moins une éventualité favorable qui s’évanouissait. Dans son trouble, elle adressait à son père la lettre suivante :


Leipzick, ce 5 mars.

Je vais donc remettre à Benjamin une lettre pour toi, cher ami. Mon Dieu, que ce moment est triste ! Dans quelle solitude je vais me trouver et combien de fois je me demanderai ce que je fais ici, loin de tout ce que j’aime. Retiens-le auprès de toi le plus longtemps que tu le pourras. J’ai peur de Paris depuis l’arrestation de Moreau ; il n’y a de garantie pour personne. Enfin je pars, je pars pour la première fois. Je me suis trouvée engagée d’amour-propre, de projets ; enfin je serai à Berlin depuis près d’un mois quand tu recevras cette lettre, et la mélancolie que j’éprouve sera sûrement diminuée. Pense à cela, cher ami, et calme-toi sur tout ce qui me regarde. Il faut bien que la vie me dompte, puisque je n’ai pu la dompter, et tant que tu me protèges, je ne veux jamais prononcer le mot de malheur. Adieu.

Il y a des momens où toute cette France me fait une telle peur que je suis inquiète de Genève même, mais tout cela vient de tous les détails que j’ai lus sur cette arrestation de Moreau. Nous en avons beaucoup pleuré, Benjamin et moi. Ah quel malheur ! sa force comme son abomination viennent de n’avoir aucune nature humaine. Attendez chez toi et ne faites rien.


II

Mme de Staël arrivait à Berlin le 8 mars. Le nouveau milieu avec lequel l’ardente curiosité de son esprit lui avait inspiré le désir de faire connaissance était tout différent de celui de Weimar. Avant de l’y accompagner, il est nécessaire de montrer de quels élémens ce milieu se composait.

Sans vouloir pousser trop loin le rapprochement, il est impossible cependant de ne pas être frappé combien l’histoire de la monarchie prussienne et de la société de Berlin durant les quelques années qui précédèrent Iéna ressemble à l’histoire de la monarchie française et de la société parisienne durant les années qui précédèrent la Révolution. L’une et l’autre monarchie,