Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 22.djvu/918

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Précieuses Ridicules, et Joguenet ou les Vieillards dupés, qui est probablement celui des Fourberies de Scapin. A ces soirées de grand gala, dans l’hôtel d’Alfonce ou dans la Grange des Prés, on remarquait, aux côtés du prince de Conti et de sa femme, la comtesse Anne-Marie Martinozzi, nièce de Mazarin, les principaux dignitaires du Languedoc, des lieutenans du Roi, des trésoriers de France, les archevêques de Narbonne et de Toulouse, le duc d’Uzès, le marquis de Mirepois-Lévis, maréchal de la Foy, le marquis de Chalençon-Polignac, le futur maréchal de France, Gigault de Bellefort, le marquis de Villars, père du maréchal, le comte de Guilleragues, que citera Boileau dans sa Ve Épitre : « Guilleragues, qui sait et parler et se taire, » Fouques de Celleneuve, Simon de Tuffes-Taraux, dont le nom offre cette particularité d’être l’anagramme de Tartufe, M. de Vitrac, etc. Parmi ces nobles spectateurs se tenaient discrètement deux écrivains biterrois, membres de l’Académie Française : Pellisson, célèbre par sa récente publication, l’Histoire de l’Académie Française, et le poète Jacques Esprit, attaché à la maison du prince de Conti, lequel plus tard le nomma précepteur de ses enfans.

Molière jouait également pour le peuple, les jours de fête, sous la Place Couverte, comme les forains. La protection de Conti, d’ailleurs, ne lui assurait pas toutes les ressources indispensables à l’entretien de sa troupe. Il était donc obligé, de même que continuent de le faire aujourd’hui nos petites troupes de province, de promener son répertoire autour de la ville d’États, à Marseilhan, Mèze, Lunel, Montpellier, Clermont-l’Hérault, Agde, Béziers. Ce n’est pas sur le char, ni même sur la carriole de Thespis, qu’il voyageait, mais sur la selle d’un cheval, parfois sur le large bât d’une mule. Pendant ses pérégrinations, où il a connu des aventures d’amour ou d’argent que la tradition nous a transmises, il s’imprégnait de l’atmosphère morale de notre race malicieuse et vive qui, loin de prendre les choses au tragique, les tourne souvent en dérision, afin d’en souffrir moins. Je n’ai pas la naïveté de prétendre que Molière doive quoi que ce soit de son génie personnel à mon Bas-Languedoc ; mais ses œuvres m’autorisent à affirmer que Pézénas, par le tour de son esprit caustique, par la particularité de ses coutumes, par l’accent de son langage, l’a souvent inspiré. Il se plaisait, par les rues bavardes de la petite ville, à se mêler aux