Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/246

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la fête aurait lieu d’après le programme habituel. Je priai les commandans des stationnaires de se tenir prêts pour toutes les éventualités, et nous eûmes notre 30 août aussi brillant que d’habitude ; des foules de gens, Musulmans et Chrétiens, se promenaient sur le quai et dans des bateaux sur le Bosphore. Pas le moindre désordre n’eut lieu, et c’était au fond la seule journée gaie de ce triste et morose été. Il n’y avait en effet pendant les belles soirées de la saison ni musique sur le quai, comme les années précédentes, ni grandes promenades, ni pique-niques. On craignait de s’éloigner de sa résidence, la forêt de Belgrade n’était pas sûre, les villages environnans — hostiles, la côte d’Asie — mal famée à cause d’un redoutable brigand nommé Mehmed Péklevan, qui y faisait continuellement des apparitions, la route de la ville était infestée par les Zéibeks, et la vie sociale même était éteinte, car la plupart des dames étaient absentes, on renvoyait en pays sûrs les familles, sentant la situation menaçante. Il y avait un seul point où la vie habituelle de Péra et de l’été à Constantinople s’était réfugiée. C’étaient les îles des Princes et nommément Prinkipo. Il n’y avait alors pas encore de Turcs là-bas. C’était un petit coin chrétien, surtout grec, où l’on vivait en sécurité, et, lorsqu’un soir de l’été, j’y suis allé dîner avec quelques personnes de l’Ambassade, nous fûmes fort étonnés d’y trouver une existence tout autre, une atmosphère morale plus reposante.

Le mois de septembre se passa à Constantinople en pourparlers au sujet de l’armistice, tandis qu’en Europe des négociations sérieuses se poursuivaient entre les grandes Puissances en vue d’une intervention collective en faveur des Chrétiens de la Turquie. Le général Ignatieff, qui se trouvait auprès de l’Empereur en Crimée, poussait à une action plus décisive, et c’est sous son influence probablement que fut prise la résolution d’essayer des derniers moyens de conciliation pour arriver par les voies pacifiques à la solution des difficultés pendantes, au moyen d’une conférence et, si cette dernière ressource manquait, de recourir à la force. L’idée d’une conférence a été adoptée plus tard par toutes les Puissances, tandis que, chez nous, la mobilisation de plusieurs corps d’armée fut décidée et le grand-duc Nicolas fut appelé à la fin de septembre à Livadia pour recevoir de l’Empereur la mission de commander en-chef l’armée d’action qui allait être formée.