Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/668

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à imaginer toute une ancienne ville. Dans la cour du Séminaire, sur les marches du perron, à la récréation de midi, le directeur, M. Lionnais, faisait une partie d’échecs avec le jeune Papineau, élève de seconde, le futur défenseur des libertés canadiennes. Un Sauvage, ayant trouvé la porte ouverte, s’était approché et suivait attentivement le mouvement des pièces. M. Lionnais lui demande s’il sait jouer : « Pas connaître ! » répond l’Indien ; mais, de sa main droite traçant de petits cercles dans la paume de sa main gauche, il ajoute : « Bon, bon, jouer comme ça ! » « Ah ! tu sais jouer aux dames, dit le directeur. Papineau, allez donc, pour la nouveauté du fait, chercher un damier et faites ensuite gratter d’importance ce canouah ! » A la vue du damier, le Sauvage exulte : « Moi, jouer avec petit patliasse ! » C’était sous ce nom de « petit prêtre » que les Indiens désignaient les élèves du Séminaire. Papineau, sûr de vaincre, pousse négligemment ses pions. L’Indien lui souffle une dame, puis une autre, puis une troisième, et s’écrie : » Pas bien joué, petit palliasse ! » Papineau, piqué, veut sa revanche, et, aux éclats de rire des assistans, il essuie un nouvel affront : « De grâce, monsieur le directeur, dit-il, prenez ma place et, pour l’honneur du Séminaire, donnez une bonne leçon à cet animal des forêts. » M. Lionnais accepte en souriant. Mais l’Indien proteste et s’excuse : « Moi, pas capable de jouer contre grand patliasse ! » Enfin sa modestie se laisse fléchir, et deux fois de suite, sous les yeux des élèves rassemblés, il battit leur directeur à plates coutures. Puis il déclara qu’il avait faim. Et le directeur de s’écrier : « Fais-moi le plaisir, Gaspé, de mener ce glouton à la cuisine, et dis à Joseph de le bourrer de pain et de viande jusqu’à ce qu’il en crève ! » Ces anecdotes, ces vignettes dessinées d’une main légère dans les marges de l’histoire nous font mieux comprendre que l’histoire même la « gentillesse » de cette civilisation française adaptée au Nouveau Monde. Elle pouvait encore avoir ses côtés rudes ; mais il faudrait la comparer à l’autre, à sa rivale anglo-saxonne telle que nous l’ont peinte les historiens et les romanciers américains, pour en apprécier toute la sociabilité souriante et la douceur humaine.


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On était alors bien plus éloigné de l’Europe qu’aujourd’hui, et ce qui en arrivait semblait aussi fabuleux aux gens du