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venant après M. de Bethmann-Hollweg, a conclu à son tour « qu’un lourd fardeau de milliards devra être supporté, pendant plusieurs décades, non par l’Allemagne, mais par ceux qu’il lui plaît de qualifier les instigateurs de la guerre. En d’autres termes, la prétention de l’Allemagne est que, pendant plusieurs décades, toutes les nations qui lui auront résisté, devront peiner pour lui payer tribut sous forme d’indemnités de guerre. » Tel est le double programme allemand, politique et financier.

Le jugement porté sur le discours du chancelier par sir Edward Grey est-il inexact ? est-il exagéré ? On peut en juger par cette ligne que nous en détachons : « La politique anglaise de l’équilibre des Puissances doit disparaître ; » et cette autre : « L’Europe ne peut obtenir la paix qu’avec une Allemagne forte et inviolable. » Pourquoi M. de Bethmann-Hollweg attribue-t-il à la seule Angleterre la politique d’équilibre, alors que c’est celle de l’Europe civilisée, comme toute son histoire en témoigne, et que c’est notamment celle de la France qui, en dépit de quelques courts momens d’aberration, y est constamment restée fidèle ? La politique d’équilibre a pour objet, comme son nom même l’indique, d’empêcher une seule nation de devenir si puissante que, s’emparant de l’hégémonie du monde, elle prétende le soumettre à sa domination. Il n’y a pas de politique plus respectueuse de la dignité autant que de la liberté humaines et il faut avoir une singulière imprudence pour en afficher une autre en ce moment. Mais rendons grâce à l’Allemagne de le faire : c’est une des rares preuves de sincérité ingénue qu’elle nous ait données depuis le commencement de la guerre et comme un jet lumineux au milieu de son habituelle hypocrisie. Si nous n’avions pas été fixés par avance sur ses ambitions, nous le serions maintenant.

Ces ambitions n’ont pas de limites. On aurait compris que l’Allemagne, fière de la puissance qu’elle avait acquise avant de la compromettre aussi gravement, se refusât à déchoir et annonçât la résolution de lutter jusqu’au bout pour maintenir sa grande situation dans le monde. Mais ce n’est plus assez pour elle ; la situation d’hier a cessé de lui suffire ; elle ne veut plus d’équilibre entre elle et les autres ; elle veut être maîtresse de tout. Les continens ne sont pas assez vastes pour la satisfaire, il lui faut aussi la mer dont elle demande la liberté, avec le sens particulier qu’elle a toujours donné à ce mot : liberté pour elle, asservissement pour autrui. Dans ce nouveau champ d’activité, elle rencontre la barrière que lui oppose l’Angleterre : de là vient la haine de plus en plus féroce qu’elle éprouve pour ce noble