Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 29.djvu/84

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singulière passait dans ses prunelles couleur de chanvre, il bredouillait des paroles incohérentes, évoquait devant mes yeux je ne sais quels mirages de choses inconnues, et aussitôt, d’un air fou, il prenait sa course. Sa folie me gagnait. Je le suivais, comme on suit un voyant, et nous courions, nous courions de toute la vitesse de nos petites jambes, sans savoir où, ni pourquoi, — pour rien, pour la beauté de l’aventure…

Nous poussions des reconnaissances dans tous les quartiers du village. Dès qu’un recoin nous plaisait, nous en prenions possession, nous n’en voulions plus bouger pendant des jours et des semaines. Et puis brusquement une lubie surgissait dans nos cervelles : nous déménagions, comme une tribu nomade, et, après une nouvelle course d’exploration, nous allions nous installer ailleurs. A la manière des jeunes chats qui s’éprennent des perchoirs les plus extravagans, nous élisions domicile dans des endroits absolument quelconques dont le charme était une énigme, même pour nous. Sans doute, les lieux illustres, comme l’église ou la mairie, ne laissaient pas que de nous attirer. Mais on y était moins tranquilles et moins à l’aise qu’au fond d’une ruelle ou sous une arche de pont. C’est ainsi que nous n’approchâmes de l’église qu’assez tardivement. Les fourrés d’orties, qui en défendaient les abords, nous tenaient en respect, et peut-être aussi le cimetière, qui entourait la nef, et où l’on célébrait d’inquiétans mystères, aux jours d’enterremens.

Nous préférions jouer sur les marches de la chapelle, qui s’élevait tout en haut du village, après les dernières maisons. C’était un édicule, en forme de kiosque de jardin, qui ne recevait le jour que par le judas grillagé d’une lourde porte hérissée de clous et toujours close : on ne l’ouvrait que pour les solennités de la Fête-Dieu et de l’Assomption. Notre grande joie consistait à nous écraser le nez contre le grillage, pour contempler, dans la pénombre du réduit, la figure rubiconde d’une Vierge campagnarde, qui tenait sur son bras un Enfant Jésus aux joues rondes et poupines. La Mère et le Fils devinrent bientôt nos amis. Nous leur apportions en offrande des cornouilles et des fleurs champêtres. Nous disposions les fleurs et les petites baies rouges sur la pierre du seuil, de manière à former des dessins, qui ressemblaient à des colliers de corail, ou aux arabesques d’une tapisserie. Et ce jeu nous passionnait tellement que la volupté nous en paraissait inépuisable. Plus