Page:Revue des Deux Mondes - 1916 - tome 31.djvu/111

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meubler. Les civils doivent être nourris par l’armée. Ils ne sont pas maîtres chez eux. Leurs maisons deviennent des ouvrages de défense, exposés non pas à une simple fusillade, mais à la destruction complète par l’effet des projectiles de grosse artillerie. Bon gré, mal gré, ils se trouvent enveloppés dans l’action militaire. Ils en souffrent comme les soldats ; ils y collaborent derrière eux. Car, à la réquisition, s’ajoute la corvée. Pour creuser des tranchées de repos, aménager des routes ou des voies de chemin de fer, enlever et incinérer des cadavres, battre le blé, le transporter, on fait appel à la collaboration bénévole ou forcée de la main-d’œuvre locale. Inversement, l’autorité militaire donne aux ouvriers incorporés des congés pour les travaux urgens et parfois prête des équipes aux cultivateurs. Le peuple désarmé prend naturellement sa place dans le prolongement des cadres propres au peuple en armes.

Songez maintenant à l’étendue des fronts ; comptez les provinces qui sont traversées simultanément par cette immense zone de dévastation large d’une trentaine de kilomètres, puis celles que recouvrent successivement son avance ou son recul : la loi d’airain pèse sur des peuples entiers.

Elle opprime encore de façon permanente de vastes espaces parfois éloignés du front et qui sont les régions envahies. Là aussi, le civil est jeté par force dans la guerre, mobilisé et incorporé, en dépit des théoriciens du droit, dans une sorte de régime semi-militaire. Nous voyons les Allemands traiter tout le monde plus ou moins en franc-tireur. La soumission la plus pacifique n’empêche pas les pauvres villageois belges d’être internés, mutilés, fusillés, expatriés. La population civile à l’arrière des lignes allemandes, écrit le « témoin oculaire » qui suit l’état-major britannique, est littéralement réduite en esclavage ; et, en échange de son travail, elle reçoit des rations militaires, sans lesquelles elle mourrait de faim. On oblige les hommes à prendre du service dans l’armée allemande. Les maisons sont brûlées. Les femmes et les enfans, tantôt poussés devant les troupes sous le feu de l’ennemi, tantôt contraints à des travaux forcés à l’usage du vainqueur, tantôt envoyés en captivité à des centaines de lieues, ne sont pas frappés moins durement que s’ils avaient vraiment porté les armes. On les accuse de tout ce qu’on veut : le trouble du moment ne permet pas la preuve individuelle. Une discipline, en hiérarchisant les