Page:Revue des Deux Mondes - 1916 - tome 31.djvu/95

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tous les temps. Non ! la guerre nouvelle n’est pas celle de cœurs efféminés par le bien-être. Rien n’autorise à croire que l’avenir sera moins fertile en héroïsme que le présent. Il est vraisemblable, au contraire, que l’humanité se surpassera toujours.

Nous ne voyons point, aux colonies notamment, que la barbarie soit la condition du vrai courage. Elle accompagne souvent la violence ; mais le primitif, le sauvage sont, en un sens, des êtres faibles. Quand il s’agit de résister à la peur, d’accepter le sacrifice, de braver la faim, la soif, la fièvre, l’inconnu, de repousser toute idée de recul en dépit des plus écrasantes disproportions, quand il faut de l’entrain, de la fermeté d’âme et de la volonté, un Européen des villes vaut plus qu’un nègre, fils de la brousse. L’éducation des salons, des livres ou des laboratoires lui a fait une âme plus riche et plus vigoureuse que n’auraient pu faire les forêts vierges. L’empire du cerveau sur le corps est un fruit de la civilisation : sans doute il croît avec le développement de la vie cérébrale.

Quand nous avons appelé sur notre frontière des contingens coloniaux, Marocains belliqueux, Gourkas de l’Inde, élevés en guerriers dès l’enfance, et qu’il a fallu les jeter sous l’effroyable déluge de fer et de feu qui ravage nos tranchées, on ne les a pas sentis capables d’affronter de prime abord les terreurs du champ de bataille, comme nos ouvriers raffinés des faubourgs. On a dû les acclimater lentement au bruit du canon et aux surprises de la guerre nouvelle. Des civilisés sont seuls trempés pour la lutte contre dos civilisés.

Il y faut des nerfs d’acier. Mais leur résistance ne saurait résulter d’une insensibilité passive. Fût-on sourd et aveugle, qu’on percevrait, par tout son être, l’ébranlement des obus qui éclatent. L’impassibilité de nos soldats est une vertu active ; un instant de leur calme immobile représente une victoire intérieure remportée par une ardente volonté. « Ce que nous avons fait de plus difficile, écrit l’un d’eux, ce n’est ni une marche, ni un assaut, ni une prise de village, ni la défense d’un bois ; et cependant notre bataillon en compte dans son journal de route !…) C’est d’être restés vingt-trois jours et vingt-quatre nuits de suite à recevoir des balles et des marmites sans bouger, au Nord d’Ypres. La musique n’arrêtait pas un instant : une gamme variée de dzinn ! qui tapent sur les nerfs et hérissent la peau ;… les grosses bombardes vous secouant si fort que la