Page:Revue des Deux Mondes - 1916 - tome 34.djvu/12

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Ville Éternelle est plongée dans l’ombre. J’ajoute qu’elle y gagne un charme merveilleux et que jamais elle ne m’a paru plus majestueuse ni plus belle. A la lueur crépusculaire des petites flammes azurées reflétées dans le lit du fleuve, la solitude des quais du Tibre est un enchantement. Au-delà du Vélabre, le désert commence. Silence profond, rompu, de loin en loin, par le grincement brutal d’un tramway qui s’engouffre dans les ténèbres ; et puis, tout à coup, après une pause délicieuse à l’oreille, des trilles éperdus de rossignols, — les rossignols qui fêtent le printemps romain dans les cyprès du Palatin et du Janicule. Le cœur repris par toutes les poésies des jours heureux, par toutes les nostalgies d’autrefois, on écoule la divine musique… Et soudain, venu on ne sait d’où, le hululement de la chouette brise le charme et ramène la pensée superstitieuse à l’obsession des deuils possibles. Mais devant cette ville qui supporte le poids de tant de siècles et qui a triomphé de tant de désastres, on ne veut pas y songer un instant. On se sent plein de sécurité et de confiance. On sort d’un entretien tout frémissant de foi patriotique. On vient d’écouter un discours, où, de nouveau, dans un langage magnifique, se sont affirmés les espoirs de la jeune Italie. On marche dans la nuit splendide, et, à mesure que la ville développe devant vous les masses enténébrées de ses beautés millénaires, on en comprend davantage le prix. Parce qu’une menace confuse plane sur elle, toute cette beauté prend quelque chose de tragique et de hautain, qui défie la destinée. C’est un trésor qu’il faut défendre une fois de plus contre le Barbare, et, après tout ce qu’on a vu, tout ce qu’on vient d’entendre, on est sûr que les petits-fils sauront garder le dépôt des ancêtres.

Ah ! le temps est bien passé des contemplations esthétiques, des méditations chateaubrianesques sur la mélancolie des ruines ! La fête est finie, ou plutôt, — espérons-le fermement, — elle est interrompue. A Naples même, la ville de joie, on sent tout le poids des pensées sévères qui occupent l’âme italienne. Les figurans de la bacchanale cosmopolite sont dispersés sur tous les champs de bataille de l’Europe. Le vrai visage de la ville, qu’ils offusquaient par leurs gesticulations factices, se montre à nu : il est grave, il est sérieux comme dans tout le reste de l’Italie. La plupart des hôtels sont fermés. Pour beaucoup de ces établissemens, dont la clientèle était