Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 38.djvu/851

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proclamation enflammée. Kara-Georges avait conçu un plan hardi : raser toutes les forteresses et concentrer ses troupes au centre du pays, dans la Choumadia. C’était le seul salut possible, mais ses deux meilleurs amis s’y refusèrent. Le dictateur dut céder. Il envoya Sima sur la Drina, Mladen à Delegari. Lui-même se posta à Sagodina avec le gros de l’armée. Cette division des forces fut la perte de Kara-Georges et la perte de la Serbie pour une série d’années. La défense désespérée de Negotin par Véliko nous apparaît comme le dernier éclair de ce règne héroïque et tragique. Véliko était le plus fier des haïdouks. Aimant la guerre pour elle-même, il avait formé ce vœu téméraire : « Je demande au ciel que la Serbie soit en guerre avec les infidèles tant que je vivrai. Elle aura bien le temps de faire la paix après ma mort. » Le destin accomplit son désir. Après une série de sorties, d’une folle hardiesse, où il traversa les lignes ennemies, au galop de son cheval, sabre aux dents et pistolets aux poings, il mourut coupé en deux par un boulet de canon, sur les murs de la ville et eut encore le temps de dire en rendant le dernier soupir : « Tenez ferme ! »

Les destinées terrestres sont rarement complètes. Kara-Georges n’eut pas la chance d’une aussi belle mort. Negolin emportée, Sima battu, Mladen écrasé, Georges Pétrovich n’avait plus qu’à mourir à la tête de ses troupes. Ne le sut-il ou ne le voulut-il pas ? Fut-ce par faiblesse ou par prudence ? Fut-il saisi de désespoir en voyant s’écrouler la constitution nationale qu’il avait édifiée avec tant de peine ? Ou bien, ce qui est plus probable, ne songea-t-il qu’à se réserver pour les revanches futures en repassant la Save et en se réfugiant en Hongrie ? « Où es-tu, Kara-Georges ? » ce cri courut par la Serbie. Par la disparition de son chef, dans le vertige de la déroute, la nation se sentit accablée sous son désastre. Quoi qu’il en soit, l’histoire n’a pas le droit de juger, sur un jour d’accablement, un homme qui a fait de si grandes choses. Le gouzlar inconnu, qui lui a dédié une pesma, l’a senti avec la délicatesse profonde de l’âme serbe. Comme à toutes les heures décisives, le poète invoque la Vila, le génie national.


La Vila pousse des cris du sommet du Roudnik, au-dessus de l’Iacénitza, le mince ruisseau. Elle appelle Georges Pétrovich de Topola dans la plaine : « Insensé, où es-tu en ce jour ? Tu ne vois