Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/37

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


formule. Le déploiement soudain par la Belgique et par la rive gauche de la Meuse avait assuré, dès la première rencontre, le succès. L’intelligence allemande tordait à son gré les règles attardées des rapports internationaux et de la morale publique. Les traités ne valaient que pour le temps où l’on avait intérêt à les respecter ; une stratégie supérieure ignorait les frontières des petits Etats. On riait à plein gosier, au Grand Quartier Général allemand, en songeant à la « surprise » de l’Angleterre, de la France et de la Belgique. La préparation et l’exécution étaient magnifiquement agencées, justes dans tous les sens du mot, puisqu’elles avaient réussi. La conquête de la Belgique en trois jours, c’était un bénéfice qui, à lui seul, payait la guerre ; et puis, les armées françaises en déroute, la poursuite ininterrompue ramassant armes et prisonniers, la France envahie, le nach Paris, qui n’était la veille qu’un rêve de soldat, entrant dans les prévisions immédiates des états-majors ! Des faits acquis, des suites entrevues une fumée d’orgueil s’éleva qui, du cœur gonflé, gagna jusqu’à l’intelligence.

Même si l’adversaire se replie par ordre, on n’admet pas qu’il puisse se reprendre. Il est battu ; il fuit. On n’a qu’à foncer sur ses talons et à l’achever.

Avec plus de sang-froid, les événemens eussent été considérés dans leur véritable caractère et, puisque Schlieffen était le maître respecté, ses propres observations, s’appliquant à des cas semblables, se fussent présentées à l’esprit de ses disciples.

« Les résultats d’une telle manœuvre, avait-il écrit lui-même dans son article Cannœ, ne sont que faibles, même dans le cas le plus favorable, si elle n’aboutit pas à une rupture et à l’encerclement. Sans doute l’ennemi est repoussé, mais il présentera de nouveau, à quelque temps de là, sur un autre terrain, la résistance à laquelle il a momentanément renoncé. La campagne traîne en longueur… Mais ces guerres-là sont devenues impossibles, à une époque où l’existence de la nation repose sur la marche ininterrompue du commerce et de l’industrie, où il est indispensable qu’une rapide décision remette en mouvement les rouages arrêtés. Il n’est pas possible de faire de la stratégie d’épuisement quand l’entretien de millions d’hommes entraîne des milliards de dépenses. »

Les idées de Schlieffen avaient été appliquées, mais le