Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/880

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qu’il l’a voulu. Nous n’avons qu’à nous ressembler. Nous avons, d’héritage séculaire, les grandes vertus qui font les grandes nations. Tâchons qu’il ne nous manque pas même, suivant un mot de La Bruyère, « les moindres vertus. »

Nous étions pleins de ces pensées, lorsque, par une splendide matinée de mai finissant, un train encore bondé de voyageurs et de « valises » nous emporta de Christiania vers Bergen. Là, ce fut la longue attente, une fois de plus ! Toute une semaine à guetter la réapparition du vaisseau-fantôme. Enfin, il se montra. Quelques heures après, s’empilaient à son bord tous les impatiens dont les hôtels du port étaient gorgés, diplomates en déplacement, chargés de mission, revenus ou revenans de Pétrograd, voire de Roumanie, de Iassy, de Serbie même ! Elle en revient, cette infirmière française qui est réchappée de tout, et dont la poitrine se pare de quatre décorations. Dans ce grand brouhaha joyeux du retour, mille questions se croisent, et les impressions s’échangent, directes, violentes. « C’est le gâchis à Pétrograd ! » — « Soit, aujourd’hui ! mais demain ! Kerensky… » — « Et Stockholm ? » — « Ah ! Stockholm !… » Ici un geste intraduisible. — « Espérons quand même que ce ballon crèvera comme les autres… » Ainsi devisant, filant droit, — la mer est belle, — nous mettons cap sur Aberdeen nous roulons en vitesse sur Londres, puis sur Folkestone ; puis nous voilà sur un vaisseau plein d’Anglais, escorté d’autres vaisseaux pleins d’Anglais, cinglant sur Boulogne, qui est aussi pleine d’Anglais. Toute cette force qui va s’ajouter à notre force, ce flot humain qui vient couler chez nous accroît encore en nous l’espoir, la foi, l’amour du sol sacré pour lequel tant de sang généreux s’épanche. Et, en touchant enfin la terre française, le 8 juin, après plus de quatre mois d’absence, sans la foule qui me presse, je me prosternerais pour l’embrasser.


S. ROCHEBLAVE.