Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/934

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intentionnée, mais aussi la plus sûre, de fausser un texte, est de le traduire littéralement ? A ce littéral de la traduction joignez le conventionnel de l’interprétation. Car si le respect pour l’antiquité s’en va, du moins n’est-ce pas chez les excellens acteurs de la Comédie-Française : ils en ajouteraient plutôt. Ils ont pour la tragédie grecque une dévotion louable, mais peut-être insuffisamment renseignée. Ils tiennent que c’est un genre à part, en dehors et au-dessus de l’humanité, et que tout doit s’y dire noblement. Du premier vers au vers de la fin, ils se reprocheraient une minute de détente, une seconde de liberté : c’est la grandiloquence continue. Je croirais plutôt que l’art antique a pour caractères la simplicité, la variété, la souplesse, c’est-à-dire la nature et la vie. J’imagine aussi que les tragédies antiques ne sont pas toutes une seule et même tragédie, et qu’elles ne doivent pas toutes être recouvertes de la même teinte uniforme de gravité et de solennité : Andromaque, n’est pas l’Orestie, et ce n’est pas Œdipe Roi. Enfin, et au risque de causer un peu de scandale, je hasarderai une opinion, qui d’ailleurs n’est pas même un paradoxe. Je suis très persuadé qu’il eût fallu jouer la pièce d’Euripide souvent comme un mélodrame de Dumas père, plus souvent comme une comédie à thèse de Dumas fils, quelquefois comme une parodie à la manière de Meilhac et Halévy, et pourtant toujours comme une œuvre de poète et de poète antique… Et je ne prétends pas que ce soit tellement facile.

Entre les tragiques grecs, c’est à Euripide que Racine revenait sans cesse : il l’appelait « mon auteur. » C’est qu’il le sentait beaucoup plus près de nous qu’un Eschyle, et même qu’un Sophocle. Avec ceux-ci la tragédie est encore tout enracinée dans le passé religieux et épique : Euripide l’en dégage. C’est un homme des temps nouveaux. Est-il le fils d’une fruitière ? En tout cas, il n’est pas de grande famille ; il n’a pas, comme ses illustres devanciers, la tradition aristocratique ; il n’appartient pas, comme eux, à la caste guerrière : formé à l’école des philosophes, il vit dans sa bibliothèque où il suit, à travers une brume poétique, sa pensée solitaire. Il s’intéresse à son temps plus qu’ami : temps révolus et, parce qu’il ne peut s’en affranchir, il en médit. Il continue de puiser les sujets de ses pièces aux sources consacrées ; mais il en prend librement avec ces vieilles traditions : il les relègue à l’arrière-plan, comme une splendide toile de fond. Dans la forêt des symboles créés par la jeune et poétique piété des Grecs, il ne voit plus que le pathétique de sentimens toujours vrais et d’humanité de personnages à notre taille. L’austère