Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/904

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les rênes, portent les mains à leur tête, pour montrer qu’ils ne tiennent plus les bêtes, et témoigner qu’ils se placent sous la protection de Dieu, mettent en joue un ennemi imaginaire, déchargent leur fusil tous ensemble, le lancent en l’air, le rattrapent, tournent au galop et s’arrêtent… La fantasia dure sept secondes, l’amour dure sept minutes et la misère toute la vie…

Au pas, la troupe des cavaliers regagne la muraille rouge. Des mendians encore les accompagnent, en célébrant leur éloge : « Vous avez fait une belle chevauchée. Où est un cavalier plus beau que le Caïd des Séouls ?… » Dans le vent de la course, une bande de mousseline s’est détachée d’un front, et descend lentement dans la poussière comme un long fil de la Vierge. Au petit trot, un cavalier revient, et du haut de sa selle, du bout de son fusil, ramasse la mousseline blanche. Déjà une autre fantasia s’est élancée dans la poussière, jette ses cris, excite ses chevaux, décharge ses fusils dont on voit briller les flammes, les lance en l’air, s’arrête brusquement, s’en retourne, et inlassablement recommence.

Au-dessus du champ de vigne, la lune semble attendre son heure d’entrer dans la fête, pareille à quelque premier rôle depuis longtemps prêt pour la scène. Le long de la falaise, où la mer devient plus mouvante aux approches de la nuit, de blanches formes assises contemplent le coucher du soleil. Dans la majesté des grands plis, des femmes lentement se dirigent vers la grotte de Sidi Moussa, pour aller baigner leurs pieds nus sur les larges dalles polies où l’Océan, lui aussi, étend ses lapis d’argent. Et cela encore sort du profond des âges, ces femmes vêtues en prêtresses de Diane qui s’en vont vers Aphrodite implorer la fécondité. Le soleil à son déclin répand sur toutes choses des reflets de vermeil qui se dédore. Sitôt qu’il a disparu, toute blancheur devient fantôme. Les cavaliers des tribus regagnent la tente de leur caïd, entravent leurs chevaux et rassemblent les fusils brûlans autour du mât qui soutient le pavillon. Plus tenaces que les cavaliers, les danseurs n’ont pas suspendu leurs inlassables exercices. Devant le tombeau du Saint, où les veilleuses allumées et le lustre du plafond éclatent comme un feu d’artifice, leur frénésie poursuit son train, et le bruit assourdissant du fer choqué contre le fer accompagne, sans jamais faiblir, le bourdonnement de la peau infatigablement martelée. Sur cette sombre rumeur glisse un bruit