Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 44.djvu/559

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un goût instinctif de la pure et sobre beauté. Il travaille et travaillera sur les mythes de l’Extrême-Orient de la même façon que les Hellènes sur ceux de l’Égypte et de l’Inde. Il y introduit de la mesure et il en dégage de l’humanité. Mais les légendes hindoues, ces typhons de l’imagination tropicale, l’émeuvent encore moins que la douce histoire d’Orphée « qui fait éclater le cœur de marbre du tombeau. » Son atavisme grec l’amène à nous. Ses maîtres et ses modèles sont des Français. Il se proposera de réaliser en anglais un style latin, de transfuser à la prose anglaise la vie colorée, l’harmonie, la grâce artistique de la prose des Gautier, des Loti, des Anatole France, des Daudet, des Maupassant. Son admiration ne se trompe que là où sa passion du fantastique l’emporte. Assurément, le Succube de Balzac l’intéresse plus qu’Eugénie Grandet. Mais la tragédie rapide de Carmen l’émerveille. Quand il passe du Roman de la Momie ou de Salammbô aux romans égyptiens de l’Allemand Ebers, « il quitte le lit d’une femme aimée pour entrer dans la froideur gluante du tombeau. » Il se laisse si bien posséder par l’objet de son admiration que le style même de ses lettres en prend le ton et le coloris. Il sort évidemment d’une lecture de Chateaubriand lorsqu’il écrit : « Je voudrais être élégant et voluptueux comme une colonnade dans la mosquée de Cordoue. » Et, si nous ignorions sa prédilection pour Baudelaire, nous la devinerions à ces mots : « Il y a sous les tropiques des lis qui empoisonnent, mais ils sont plus beaux que les lis d’une blancheur fragile et froide des pays du Nord. » Entre toutes les nations modernes, c’est la nôtre qui lui semble supérieure par son amour désintéressé de l’art. Un de ses correspondans américains, s’étant moqué de la bohème de Murger, il lui répond assez vivement qu’il y a pourtant sous la légèreté de ce livre une philosophie sérieuse et que ses héros obéissent en somme au noble principe de tout subordonner, y compris l’argent, à la vocation artistique et à la recherche du beau. Et il souffle que personne autour de lui n’admette celle conception de la vie. Et seul, déclassé dans une société où il ne trouve aucun encouragement, aucune ressource intellectuelle, il rêve d’être le Colomb littéraire d’une Amérique romanesque.

Chateaubriand, Gautier, Baudelaire, Loti : il est bien de leur famille. Son exotisme, comme le leur, est une réaction