Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 45.djvu/346

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l’écho des paroles du savant docteur. Et, du reste, comment s’étonner que plus rien ne subsiste de ces constructions anciennes ? Au Maroc, même un palais neuf porte sur lui l’inquiétude d’une ruine prochaine. Murs de boue, colonnes de briques, bois peints, décoration de faïence et de plâtre, tous ces matériaux misérables ont tôt fait de retourner à la terre. Aussi n’ai-je jamais pu voir sur son échafaudage, près de sa bouilloire à thé, l’artisan maugrabin tracer tant de caprices charmans sur de la chaux friable, ou bien le maître mosaïste dessiner sur le sol ses beaux parterres d’émail, sans un sentiment de tristesse pour le précaire de tout cela. A peine ces choses gracieuses ont-elles vu le jour qu’elles sont déjà condamnées. Et à leur fragilité s’ajoute l’indifférence orientale pour en précipiter la ruine.

Chez nous, une noble demeure, c’est une race qui se perpétue ; au Moghreb, c’est une vie qui commence et qui s’achève. La tendresse pour les vieux logis est ici presque inconnue. Le fils n’habite pas la maison de son père, et, s’il en a les moyens, se construit un autre logis. Est-ce orgueil de bâtir ? Ou l’entretien de ces palais de terre est-il vraiment impossible, et faut-il se résigner à les laisser tomber ? Pense-t-on échapper, en allant vivre ailleurs, aux influences malignes que la mort laisse derrière elle ? Ou bien encore, le Marocain ne demande-t-il à sa demeure que la volupté rapide qu’on attend des choses de la vie ? Je ne sais. Mais partout, des murs éboulés attestent l’éphémère des pensées et des désirs. Cela remplit le cœur d’une mélancolie toute contraire à celle que nous donnent nos très vieilles maisons, qui nous accablent du sentiment qu’elles ont vécu des siècles avant nous, et qu’elles continueront de vivre longtemps après que nous aurons cessé d’être.

Ce qu’on n’habite plus, on ne l’entretient pas. Le soleil et la pluie ont bientôt fendu la terrasse ; une goutte d’eau, la première, tombe dans la salle luxueuse à travers le riche plafond, et tout de suite, c’est un déluge. L’humidité pourrit les poutres peintes, défile les zelliges, les beaux parterres de pierres fleuries ; l’oiseau construit son nid dans le stuc délicat que son bec a creusé ; et l’homme qui a bâti la superbe demeure ne s’est pas dissous dans la terre, que déjà son palais commence d’y descendre avec lui.

A Chella, comme ailleurs, l’indifférence musulmane a laissé