Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 47.djvu/510

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il y avait un peu de tout dans les plis de ces robes blasonnées ; même les papillons qu’on voyait voleter autour d’une torche, appliqués sur le fond des jupes ou des corsages, rébus ambulants, étincelants aux lumières, prévenaient les galants qu’ils se brûleraient à vouloir trop approcher.

Il ne faut pas juger des modes de ce temps par les portraits que nous ont laissés les grands artistes. Les grands artistes sont de grands poètes en matière d’ajustements. D’abord, ils ajustent en effet ; ils coupent et ils cousent à leur façon, infiniment mieux que les couturières : c’est ce qui apparaît, avec la dernière évidence, si l’on compare les quelques costumes qui nous restent du XVIIIe siècle, guindés et massifs, avec ce qu’en ont fait, dans leurs tableaux, La Tour ou Perronneau, ou même Moreau le Jeune. Ensuite, il est rare qu’ils permettent à leurs modèles les exagérations ou les affectations de la mode. Le précepte de Léonard de Vinci « qu’il faut fuir le plus qu’il se peut les modes de son temps » a été adopté, d’instinct, par presque tous les maîtres.

Toutes les fois, en effet, que nous retrouvons, à côté de leurs chefs-d’œuvre, des documents subsidiaires sur les toilettes qu’ils ont interprétées, nous voyons qu’en entrant dans leur atelier, la belle dame a laissé tomber bien des affiquets, comme la langue, en entrant chez le grand écrivain, laisse tomber ses préciosités et son argot. En fait, la coquette de la Renaissance était beaucoup plus compliquée et bizarre que ne nous le montrent les Titien, les Raphaël, les Vinci. Pavoisée de rubans, lardée d’aiguillettes, ponctuée de perles, avec des chapelets de crevés sur ses manches, des ballons de linge aux coudes, des filets de broderies sur sa jupe, juchée sur des patins, couverte de devises en or comme un missel ou de notes de musique comme un antiphonaire, elle semblait une enseigne vivante d’érudition, de richesse et d’art ; mais si, avec cela, il lui restait de la grâce, c’était bien moins à son costume qu’à elle-même qu’elle la devait.

Ce qui frappait le plus les étrangers dans le luxe de Béatrice d’Este, et notamment les Français, c’étaient ses bijoux. Beaucoup de reines se seraient ruinées à vouloir égaler, en ce point, la reine de France. Béatrice ne s’inquiétait pas de ce détail et prétendait bien rivaliser avec elle. Selon M. Malaguzzi Valeri, dont les informations sont tout à fait sûres, Ludovic