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raves ! — reviennent un peu trop souvent pour notre goût. Mais au souvenir des vieux Parisiens du siège, ces questions de victuailles étaient bien une autre affaire que l’impression du bombardement ; les obus ne sont que les obus, tandis que c’était tous les jours un problème de dîner. Il n’est pas étonnant que l’Allemagne ait surtout gardé de la guerre l’idée que c’était le temps où on se serrait le ventre. Du reste, à son ordinaire Mme Clara Viebig ne manque pas d’illustrer ce chapitre de la table par des traits amusants, par toutes sortes d’anecdotes dessinées à l’eau-forte et qui forment autant de vignettes des « misères de la guerre. »

Dans ce temps de vaches maigres, il y a un personnage qui croît en importance : et voici la silhouette pittoresque du Schieber, le « profiteur, » celui qui s’engraisse de la famine des autres, personnage international, hélas ! comme la vie chère, et auquel les Italiens ont donné le nom expressif de Pescidanni. Du reste, qui est-ce qui ne tripote et ne vole pas un peu ? D’où vient l’argent que les gens du peuple jettent par les fenêtres ? « Telle qui n’avait pas une chemise à elle, se promène le dimanche avec des jupons de soie, corsage de dentelles et plumes au chapeau. » Les ouvriers gagnent gros comme eux, et ils se la coulent douce, « comme des Messieurs, donc !… » Ainsi Mme Viebig observe les premiers signes du déclassement des fortunes et du détraquement de la machine sociale. « Comme tout avait changé ! Un magistrat était moins riche qu’un prolétaire : culture, ignorance, avantages, préjugés, opinions, états, la guerre bouleversait tout, mettait tout sens dessus dessous. Et elle changeait avec le reste la notion du bien et du mal. L’année nouvelle s’annonçait décidément comme un chaos. »

Avec ce changement total des valeurs et des classes, survenait une crise étrange de la moralité. C’était une paresse générale : aucun train n’arrivait à l’heure ; les rues de Berlin devenaient sales ; tous les services se négligeaient. Les domestiques vous faisaient une grâce de vous servir. Et c’était du haut en bas comme une vague de plaisir, un besoin de jouissance qui s’emparait des nerfs surmenés d’émotions, excédés de contraintes, — une fureur, née de la guerre, de saisir la minute qui passe, unique certitude au milieu du vacillement de tout. Rien ne frappe plus Mme Viebig que cette démoralisation du peuple d’Allemagne. Pendant que les hommes sont au front, les femmes