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for intérieur de Mr Jackson. Non seulement son sévère sentiment de l’honneur lui imposait de ne pas répéter ce qui lui avait été confié, mais il se rendait compte que sa réputation de discrétion augmenterait encore les occasions d’apprendre ce qu’il voulait savoir.

Ces messieurs attendaient donc avec un visible intérêt l’oracle qu’allait rendre Mr Sillerton Jackson. De ses yeux bleus troubles, ombragés de vieilles paupières sillonnées de veines, il scruta en silence la loge de Mrs Mingott ; puis, relevant sa moustache d’un air songeur, il dit simplement : — Je n’aurais jamais cru que les Mingott oseraient cela.


II


Newland Archer, pendant ce bref incident, s’était senti dans un étrange embarras.

Il lui était désagréable que la loge où sa fiancée se trouvait assise entre sa mère et sa tante devînt le point de mire de toute la curiosité masculine de New-York. Il ne put d’abord identifier la dame en robe Empire, ni comprendre pourquoi sa présence suscitait un tel émoi parmi les initiés. Puis, subitement, il comprit ; et il eut un sursaut d’indignation. Non, vraiment, personne n’aurait pu supposer que les Mingott oseraient cela. Ils l’avaient osé cependant : ce n’était que trop évident. Les propos échangés, à voix basse, dans la loge derrière lui, ne laissaient subsister aucun doute : la jeune femme était la cousine de May, cette cousine dont on parlait toujours dans la famille comme de la « pauvre Ellen Olenska. » Archer savait qu’elle venait d’arriver inopinément d’Europe : même, Miss Welland lui avait dit (et il ne l’en avait pas blâmée) qu’elle était allée voir « la pauvre Ellen, » qui était descendue chez la vieille Mrs Mingott. Archer approuvait entièrement la solidarité de famille, et admirait, chez les Mingott, le courage qu’ils montraient à défendre les quelques brebis galeuses que leur souche irréprochable avait produites. Dans le cœur du jeune homme il n’y avait place pour aucun sentiment mesquin ou malveillant, et il lui plaisait que sa future compagne ne fût pas empêchée par une fausse pruderie de témoigner de la sympathie, dans l’intimité, à sa cousine malheureuse. Mais recevoir la comtesse Olenska en famille était bien autre chose que de la produire