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que sont les batailles, il ne voulait jouer la partie qu’à coup sûr, s’il devait la jouer un jour ; mais il entendait cependant ne renoncer à rien. La France trouverait son compte dans sa persévérance et dans sa loyauté : sa cause et sa réclamation seraient sans cesse exposées devant le monde qui finirait bien par les comprendre et les admettre. Ce qui distinguerait cette nouvelle diplomatie, c’est qu’elle serait celle du juste et qu’elle se ferait au grand jour.

Gambetta comprit aussi que jamais on ne formerait un faisceau de forces trop puissant et trop lié contre le terrible adversaire. Pour l’heure, — quand elle sonnerait, — il fallait s’assurer d’avance tous les concours, toutes les confiances, tous les crédits errants dans l’univers. Et, pour les obtenir, il fallait affermir et préparer l’âme de la France.

C’est donc ainsi qu’il l’aima pour la faire aimer, en lui imposant les plus lourds sacrifices et le plus lourd de tous, la modération, l’abnégation, la patience.

Des phrases célèbres reviennent à la mémoire, et la plus célèbre de toutes : « N’en parler jamais, y penser toujours. » Des lumières aveuglantes jaillissent de la correspondance inédite, citée par Paul Deschanel. Au moment de l’alerte de 1875, Gambetta écrit : « Le falsificateur de la dépêche d’Ems va tenter une autre trahison ; mais notre sang-froid, notre possession de nous-mêmes nous ’éviteront de tomber dans le même piège qu’en 1870. Bismarck a su transformer l’Allemagne divisée et impuissante en un grand Empire discipliné et fort. Il a été, pour nous et pour lui-même, moins bien inspiré en exigeant l’annexion de l’Alsace-Lorraine, germe de mort pour son œuvre. A une époque de civilisation raffinée comme la nôtre, on ne conquiert pas les peuples malgré eux. La conquête morale n’a jamais suivi la conquête matérielle… Les Allemands ont meurtri le cœur de l’Europe… »

Avec une finesse extraordinaire, il comprend le rôle que jouera, dans la reconstitution de la future Europe, le principe des nationalités, mais il ne se laisse pas séduire à la vieille romance : « Il nous faut retarder de vingt ans, croyez-le, l’avènement du principe des nationalités avec toutes les suites qu’il comporte,… du principe des nationalités destructeur de tous les équilibres et germe nouveau de complications dans les relations entre les États. C’est l’équilibre européen, tel que les