Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/260

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demment jamais, puisqu’il n’était pas un grand seigneur débauché, ni May une sotte comme la pauvre Gertrude Lefferts. Mais Newland Archer se représentait aisément que le lien entre lui et May pourrait se relâcher pour des raisons plus subtiles, mais non moins profondes. Que savaient-ils vraiment l’un de l’autre, puisqu’il était de son devoir, à lui, en galant homme, de cacher son passé à sa fiancée, et à celle-ci de n’en pas avoir ? Qu’arriverait-il si un jour, pour des causes imprévues, ils en venaient à ne plus se comprendre, à se lasser, à s’irriter mutuellement ? Passant en revue, parmi les ménages de ses amis, ceux qu’on disait heureux, il n’en trouva pas un qui réalisât même de loin la camaraderie tendre et passionnée qu’il imaginait dans une intimité permanente avec May Welland. Il comprit que cet idéal de bonheur supposerait de sa part, à elle, une expérience, une adaptabilité d’esprit, une liberté de jugement, que son éducation lui avait soigneusement refusées ; et il frissonna en songeant qu’un jour leur union, comme tant d’autres, pourrait se réduire à une morne association d’intérêts matériels, soutenue par l’ignorance d’un côté et l’hypocrisie de l’autre. Lawrence Lefferts se présentait à son esprit comme étant le mari qui avait le mieux réussi à tirer de ce genre d’association tous les bénéfices qu’il comportait. Devenu le grand-prêtre du bon ton, il avait si bien façonné sa femme à sa convenance que, malgré ses liaisons affichées, elle se plaignait en souriant du « puritanisme de Lawrence, » et baissait pudiquement les yeux quand on faisait allusion devant elle aux deux ménages de Julius Beaufort.

Archer se dit qu’il n’était pas un grand imbécile comme Larry Lefferts, ni May une oie blanche comme la pauvre Gertrude ; mais s’ils étaient plus intelligents, ils avaient pourtant les mêmes principes. En réalité, ils vivaient tous dans un monde fictif, où personne n’osait envisager la réalité, ni même y penser. Ainsi, Mrs Welland, qui savait parfaitement pourquoi Archer la pressait d’annoncer ses fiançailles chez les Beaufort, et qui n’attendait rien moins du jeune homme, avait fait semblant de s’y opposer, et de n’agir que contrainte et forcée.

La jeune fille, centre de ce système de mystification soigneusement élaboré, se trouvait être, par sa franchise et sa hardiesse même, une énigme encore plus indéchiffrable. Elle était franche, la pauvre chérie, parce qu’elle n’avait rien à cacher : confiante,