Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/319

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donnée, reste, sans compter même l’énorme labeur, glorieux pour l’esprit humain, dont elle fait preuve, une des plus fortes, une des plus profitables, une des plus émouvantes leçons de choses.

La leçon morale est moindre. Je ne veux pas dire que Thiers ne tire jamais des faits qu’il raconte la moralité qu’il lui semble qu’ils contiennent. On me citerait de très belles pages et très justes tant de l’Histoire de la Révolution que de l’Histoire de l’Empire. Je ne dis point non plus qu’il ne soit pas un moraliste. Il l’est, et assez pénétrant. Il connait les hommes en général ; il sait le jeu ordinaire de leurs passions, ce que leur font faire la cupidité, l’envie, la faiblesse, l’exaltation, le fanatisme, le délire des foules, et surtout la peur. Ses Histoires sont pleines de remarques fines et même profondes, rapidement jetées en passant, sur ces choses. Il est bon moraliste ; mais il est très faible psychologue. Etudier un homme, et le bien voir, saisir et ce qu’il a de commun avec les autres et ce qui l’en distingue, surprendre le point central et vital de son caractère, ou, au contraire, et c’est aussi important, le point malade, la tare secrète, le défaut intime et persistant par où sera détruit ou altéré l’équilibre d’une forte et belle complexion : cela ne fut pas refusé absolument à Thiers, mais fut loin d’être sa faculté éminente. Dieu me garde de lui reprocher de n’avoir jamais fait de portrait, et songeant à quel point c’était un mérite que de se soustraire à cette mode du temps, on n’imagine point de quel cœur je l’en félicite. Mais, portrait à part, il faut bien dire que ces personnages si multiples et si divers de la Révolution, ne se distinguent point fortement les uns des autres dans son histoire. Ils semblent tous sur le même plan. A quel point Mirabeau fut un autre homme, dans tous les sens du mot, que Robespierre, et ce qui fait que Danton est extrêmement différent de La Fayette, on le voit très peu. Ces hommes pour Thiers sont des chefs de partis et les représentent ; ils sont des forces qui luttent les unes contre les autres et que les circonstances viennent tour à tour aider ou desservir, et par suite porter au trône, à l’échafaud ou à l’exil. Mais ce qu’ils sont eux-mêmes et en eux-mêmes, et leur tempérament et leur éducation et le tour naturel de leurs idées et de leurs passions, cela n’est pas suffisamment mis en relief. Le peu d’intérêt que certains lecteurs, qui du reste ont tort,