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n’y a plus dans le port qu’un hérissement de mâts où flottent, ondoient deux cents filets, comme de transparentes, aériennes voiles.

La tribu est rentrée : elle est là, couvrant le champ du grand bassin. Tous de même dessin, de même taille, du même noir épais de goudron, où se détache, avec un chiffre, une lettre blanche, le grand D que l’on a rencontré un peu partout, en mer, de Saint-Mathieu à Belle-Isle, signalant les « Douarnenistes, » entre les flottilles d’Ouessant ou de Concarneau. Vers la Saint-Michel, on en voit, sur l’Odet, qui s’en vont à Quimper, d’où leurs hommes, par la route, arriveront chez eux pour leur fête. En silence, ils remontent entre les grands bois lierreux, reconnaissables, avant qu’on ait vu leur marque, à leur noirceur, aux lignes en couteau de leur voilure et de leur étrave, à leur air un peu farouche, à toute leur allure de vitesse et de mystère.

Et les voici chez eux, au lieu de leur naissance et de leur réunion, en vue de leurs arbres et de leur clocher. Vraiment une famille, un clan, comme ceux qui nous apparaissent dans un Pardon où ne se rassemblent que des Bretons de même type et de même habit. Certains soirs, quand le vent mollit, à les voir cheminer l’un derrière l’autre dans la baie où il n’y a qu’eux, je songeais à une grave procession de noirs Léonards.

C’est à cette heure-là, quand le quai se borde de bateaux, et peu à peu se couvre d’hommes, qu’il faut y descendre. On arrive par une pauvre rue qui vient tourner au-dessus du port. Comment ne pas s’arrêter au vieux muret qui borne par-là son pavé ? C’est un lieu si naturel de repos et de contemplation, les choses que l’on voit composent un ensemble à la fois si calme et si animé, les humains, leurs groupes, leurs gestes s’y accordent si bien, que l’on n’est jamais seul, à cette heure-là, à regarder. Par deux, par trois, des marins y sont accoudés, des hommes d’âge surtout, de mine respectable, amis, après une rude journée, du sage repos. Ils devisent lentement, avec de longs intervalles de silence coupés de petits jets bruns de salive, emplissant encore une fois leurs prunelles du paysage qu’ils ont toujours connu.

Au-dessous, c’est le quai, déjà vivant, bruissant, entre son