Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/744

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mouvement. » L’auteur de Madame Bovary comparait son ancien ami à ces chevaux de routiers, qu’on attache à la queue des charrettes pour descendre les côtes. Ces braves botes peuvent avoir l’illusion, elles aussi, qu’elles sont « dans le train, » et même qu’elles entraînent tout le train à leur derrière, alors qu’en réalité elles suivent la charrette qui dégringole vers les fondrières et les précipices…

De bonne heure, M. Paul Bourget eut la vision du précipice où courait toute une génération de Français. Dès avant 1889, l’époque où il publia son Disciple, il sentit que le moment de la réaction vitale et salutaire était venu. Ses aînés, ses maîtres les plus illustres l’avaient eux-mêmes pressenti avant lui. Taine, dans ses Origines de la France contemporaine, montrait à quel danger s’expose un pays, qui ne veut rien connaître ni du monde extérieur ni de sa propre tradition, qui nie l’expérience du passé, pour construire a priori tout un édifice politique, et qui finalement abdique entre les mains d’une poignée de démagogues, parce que ceux-ci promettent de gorger les foules et d’assouvir leurs bas instincts. De son côté, Renan, au lendemain de la guerre de 1870, avait tracé, — dans cette Revue même, — un magnifique programme de réforme et de régénération nationale. Ce programme était nettement autoritaire et traditionnaliste. Seulement, l’auteur de la Vie de Jésus, par une de ces volte-face déconcertantes dont il était coutumier, concluait à l’impossibilité de la réforme si éloquemment exposée par lui : tout cela était bel et bon, mais tout cela était chimérique. Renan croyait à l’avenir des démocraties. Contre ce flot montant, aucune digue ne pouvait résister. Certes, c’était une perspective peu séduisante, mais il fallait, selon lui, se résigner à subir l’inondation. Pour nous défendre de l’Allemagne menaçante de ce temps-là, nous n’avions d’autre moyen à notre portée que de lui inoculer à son tour le virus démocratique. Cette contagion paraissait inévitable. C’était une fatalité, une nécessité qui découlait des lois mêmes de l’histoire. Ainsi la conviction désolante de Renan reposait, en dernière analyse, sur le scientisme. Le scientisme était le nœud de toutes les difficultés qui, dans l’ordre politique, comme dans l’ordre moral et intellectuel, s’opposaient à un grand effort de rénovation.

M. Paul Bourget lui donna le premier coup dans le Disciple. Taine ne s’y trompa point. Il accusa le jeune romancier d’avoir