Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/764

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rupture et la consomme d’une phrase quand, en réalité, elle prit vingt ans. Dès que Nemours s’éprend de la princesse de Clèves, il perd le souvenir de toutes les personnes qu’il a aimées : « Il ne prit pas seulement le soin de chercher des prétextes pour rompre avec elles ; il ne put se donner la patience d’écarter leurs plaintes et de répondre à leurs reproches. » Admirable simplification des difficultés de la vie ! Comme si les amours humaines se nouaient et se dénouaient avec cette aisance ! Elles laissent des traces parfois plus durables et, comme les épines sous les roses dont elles se parent, déchirent cruellement la chair qui s’en veut retirer. Françoise de Rohan, maîtresse récalcitrante après l’abandon, remplira le monde de ses cris et la justice de ses exploits et de sa procédure avec une persévérance qui lui donnera le temps de vieillir.

Cependant le Nemours de Mme de La Fayette n’est point du tout le fade et facile amoureux que Valincour a vu. La patience, chez lui, n’est pris incompatible avec la hardiesse. Il se rend bien compte que la princesse de Clèves n’est point comparable à ses habituelles bonnes fortunes. Il ne va pas, comme le chasseur imprudent, effaroucher cette biche à l’orée du bois. Il la laissera pénétrer sous les branches jusqu’à la clairière où il compte bien l’immoler. Voyez comme il se met à l’affût. Il dissimule sa passion avec un art consommé : « Elle aurait eu peine à s’en apercevoir elle-même, si l’inclination qu’elle avait pour lui ne lui eût donné une attention particulière pour ses actions, qui ne lui permit pas d’en douter. » Déjà elle subit sa fascination. Quelqu’un, avant elle, a vu le chemin dangereux où elle s’engageait, et c’est Mme de Chartres, sa mère. Mourante, Mme de Chartres lui adresse un discours solennel pour la détourner de M. de Nemours. Mais les discours solennels n’ont jamais rien empêché : au contraire, en l’occasion, celui-ci précipite les événements qu’il pensait conjurer, en révélant plus nettement à Mme de Clèves l’état de son cœur. Il y a en nous tant de sentiments obscurs qu’il vaut mieux laisser dans leur ombre : ils croîtraient si vite au soleil !

M. de Nemours continue son siège avec une habileté qui implique une étrange possession de soi. Ne trouve-t-il pas le moyen de faire à Mme de Clèves une déclaration dissimulée que celle-ci n’a pas le droit d’écarter, où elle ne peut pas ne pas se reconnaître, où, si elle se reconnaît, elle ne manquera pas de se