Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/769

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Dans la victoire, il est aussi clément qu’il est rude à la bataille. Le prince de Condé est entre ses mains. Or ses bagages ont été pillés par les reitres : il n’a qu’un maigre souper à partager avec son rival captif et il lui offre le grabat de paysan qui est l’unique lit à sa disposition. Condé le refuse. Guise insiste, et le lit est partagé.

Sa grandeur est la même dans la politique. Pour mettre un terme aux querelles religieuses, il crée un mouvement national contre les Anglais. Déjà, il veut établir l’union sacrée entre les partis. Cependant le trésor royal est vide. « Nous sommes en une telle panoche, écrit Robertet, que vous ne sauriez croire. » François de Lorraine, alors, paie lui-même les Suisses qui sont braves, mais intéressés. Comme il assiège Orléans, la duchesse le vient rejoindre au château de Vaslins, près Olivet. Les parlementaires ont été envoyés, la pacification est prochaine, il accourt auprès de sa femme quand un traître caché derrière une haie lui tire un coup de pistolet presque à bout portant. Son courage devant la mort est superbe. Il donne ses avis à la reine, il se confesse, il fait ses adieux à sa femme et à son fils aîné, il dicte son testament, il reçoit les derniers sacrements, il meurt avec ce même calme qu’il avait dans les combats. Ce fut un deuil national. Un de ses adversaires, deux fois son ennemi, puisque Anglais et protestant, Smith, rend au grand chef catholique cet hommage dans une lettre à la reine d’Angleterre : « Il était le meilleur général de la France, d’autres diront de la chrétienté, car il avait toutes les qualités qu’on peut désirer dans un général, un esprit prompt, un corps inaccessible a la souffrance, un grand courage, de l’expérience pour conduire une armée, de a courtoisie pour entretenir les gens, de l’éloquence pour exprimer sa pensée, de la générosité pour les satisfaire. »

Auprès de ce géant, le pauvre prince de Clèves, tel qu’il nous est présenté dans le roman de Mme de La Fayette, fait figure de mazette pour employer un terme cher à Scarron. Là, l’histoire domine, écrase le roman. Elle lui présentait un personnage d’épopée, tout occupé de guerre, de religion et de politique, pesant de tout son poids sur l’avenir du royaume, et il n’en aurait tiré qu’un petit gentilhomme de cour, tout efflanqué, assombri et morfondu, perdu dans les jupes de sa femme et mourant du chagrin d’être incompris. Les choses, si la duchesse