Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/789

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


à la beauté romantique du jeune acteur anglais, et Miss Dyas était une grande femme aux cheveux roux, dont la haute stature et la figure plutôt laide ne rappelaient en rien la grâce plaintive d’Ellen Olenska. Archer et Mme Olenska n’étaient pas davantage deux amoureux désolés qui se séparent en silence, mais un avocat et sa cliente se disant au revoir après une conversation d’où celui-ci remportait sur le cas de celle-là l’impression la plus douteuse. Où donc était l’analogie qui faisait battre le cœur du jeune homme ? Était-il au pouvoir de Mme Olenska de suggérer des possibilités tragiques et troublantes ? La jeune femme, avec son passé mystérieux et exotique, semblait née pour le drame et la passion. Archer avait toujours pensé que le hasard et les circonstances ne jouent qu’une faible part dans la destinée de chacun de nous ; les êtres sont menés par leur nature : chez Mme Olenska la nature allait au dramatique, Archer le sentait. La tranquille, presque passive jeune femme, était comme vouée à une vie hasardeuse, quelque peine qu’elle prît pour l’éviter ou s’en éloigner. C’était précisément son calme résigné qui permettait de deviner l’orage devant lequel elle avait fui. Les choses qu’elle acceptait comme naturelles donnaient la mesure de celles contre lesquelles elle se révoltait.

Archer l’avait quittée avec la conviction que l’accusation du comte Olenski n’était pas sans fondement. Le personnage mystérieux qui figurait dans le passé de Mme Olenska, le « secrétaire du comte » disait le document, avait sans doute reçu sa récompense après l’avoir aidée dans sa fuite. La vie à laquelle elle avait voulu échapper était intolérable. Elle était jeune, elle avait peur, elle était désespérée. Avait-elle été reconnaissante à son sauveur ? Cette gratitude la mettait, aux yeux de la loi et du monde, de pair avec son abominable mari. Archer le lui avait expliqué, comme son devoir le voulait, ajoutant qu’à New-York, si les cœurs étaient simples et bons, elle ne devait cependant pas sur ce chapitre escompter leur indulgence.

Il avait trouvé infiniment pénible de constater la facilité avec laquelle elle avait accepté sa décision. La faiblesse qu’elle avait tacitement avouée la mettait à la merci de Newland ; il se sentait attiré vers elle par d’obscurs sentiments de jalousie et de pitié. Il était heureux que ce fût à lui qu’elle eût révélé son secret, plutôt que de le confier à la froide enquête de Mr Letterblair, ou à la curiosité embarrassée des siens. Il se