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l’ironie de Winsett était inépuisable ; mais derrière cette gaîté se cachait l’amertume d’un homme, jeune encore, qui avait lutté et se déclarait vaincu. En causant avec Winsett, Archer constatait le vide, l’inutilité de sa propre vie ; mais celle de Winsett était plus vide et plus inutile encore.

Je suis fini, c’est entendu, avait dit un jour Winsett, je ne tiens qu’un article, et il n’a pas cours ici… Mais vous, vous êtes libre, vous êtes riche. Pourquoi renoncer ? Il n’y a qu’un avenir : la politique !

Archer se mit à rire. Cette parole lui avait permis de mesurer encore une fois la distance qui séparait sa classe à lui de celle de Winsett. En Amérique, un « gentleman » n’entre pas dans la politique. Ne pouvant expliquer cela à Winsett, Archer répondit évasivement :

— Est-ce que vous voyez un homme propre dans la politique ? Ils n’ont pas besoin de nous.

— Qui cela, ils ? Pourquoi n’êtes-vous pas, vous, les gentlemen, tous ensemble à leur place ?

Archer eut un sourire de condescendance. Inutile de prolonger la discussion ! On ne connaissait que trop la triste fin des rares gentlemen qui avaient sali leurs manchettes dans les affaires municipales ou dans la politique d’État. Ce n’était plus possible. Le pays appartenait aux nouveaux riches et aux émigrants : les gens comme il faut devaient s’en tenir aux sports ou à la culture intellectuelle.

— La culture ?… Oui… Si nous en avions une ! Mais la vie intellectuelle ici meurt d’inanition. Elle ne se nourrit que des restes de la tradition européenne qu’ont apportée vos arrière-grands’pères. Vous n’êtes qu’une pauvre petite minorité ; vous n’avez pas de centre, pas de concurrence, pas de clientèle. Vous êtes comme, dans une maison abandonnée, un portrait resté accroché au mur. Vous n’aboutirez jamais à rien, tant que vous ne vous mettrez pas en bras de chemise et que vous ne descendrez pas dans la rue. Ça ou émigrer. Ah Dieu ! Si je pouvais émigrer !

Archer n’insista pas et ramena la conversation sur les livres : là, Winsett, éclectique, était toujours intéressant. Émigrer ! Comme si un « gentleman » pouvait abandonner son pays ! C’était aussi impossible que de se mêler à la politique. Un « gentleman » restait chez lui tout simplement et s’abstenait. Mais on ne ferait pas comprendre cela à Winsett.