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très douce, que l’on peut d’ailleurs régler à volonté grâce à des évents communiquant avec l’extérieur et à la portée de la main des voyageurs.

Nous étions huit passagers dans l’avion, qui peut en emporter facilement une douzaine. Parmi eux, les deux célèbres champions du monde de natation : l’américain Norman Ross et le prince hawaïen Kahanamoku. Leur présence contribua à rassurer beaucoup une dame (car il y avait des dames, et en costume de ville ! ) qui avait redouté un instant l’éventualité de n’être pas sauvée au cas où nous eussions dû amerrir dans la Manche.

Mais voici les moteurs qui, comme deux énormes frelons batailleurs, se mettent à ronfler et avec eux les hélices dont les ailes ardentes et jumelles dissèquent l’air de leur fracas circulaire. Derrière nous, notre pilote, M. Favreau, (un ancien as de l’aviation de chasse, aussi prudent et avisé maintenant qu’il fut hardi dans la guerre), s’est installé sur son siège qui domine les nôtres et nous voyons, en nous retournant, ses souliers posés sur les pédales de commande. C’est M. Favreau qui assure actuellement, avec M. René Labouchère (dont tout le monde connaît les exploits aériens) et M. Patin, le service Paris-Londres et retour, des Goliath. A de pareils pilotes on peut confier sans hésiter César et sa fortune. Aux pieds de Favreau, le mécanicien verse une dernière goutte d’huile aux moteurs qu’il ne cessera de « soigner » et de surveiller pendant le trajet. Une trépidation frémissante nous fait vibrer sur nos sièges, puis soudain plus rien : ce frémissement s’est arrêté, et n’était le bruit qui, lui, continue, on croirait que les machines se sont arrêtées, tant se sont parfaitement immobilisés tout d’un coup, autour de nous, les choses et les gens, il y a un instant encore tout agités d’une vibration mécanique. C’est que nous sommes partis, c’est que nous avons quitté la terre. — Cette sensation soudaine de calme, d’immobilité est la chose la plus curieuse lorsqu’on quitte ce sol brutal qui, servait de tremplin et d’amplificateur aux vibrations des moteurs, désormais insensibles, tant elles sont parfaitement amorties par l’admirable et souple élasticité de l’air. Le philosophe antique prouvait le mouvement en bougeant. Nous avons changé tout cela. C’est en cessant de bouger qu’on constate en avion qu’on s’est mis en route.

Très vite nous montons maintenant, mais nous ne monterons pas très haut aujourd’hui, nous ne dépasserons guère mille mètres (une paille ! ), car les nuages, de gros nimbus noirs, sont assez bas et le pilote préfère les garder au-dessus du lui pour mieux assurer sa