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ciel les constellations aux formes invariables en dépit des vitesses réelles énormes qui chassent en tous sens les étoiles composantes.

C’est notre vitesse qui produit cette sensation d’immobilité figée des choses terrestres et qui nous fait apparaître comme fixes non seulement les arbres, mais les gens et les véhicules sur les routes. C’est aussi notre distance. La distance n’est pas seulement la grande tueuse du « mouvement qui déplace les lignes. » Elle est aussi la reine du silence, et rien grâce à elle ne parait subsister, en avion, des bruits terrestres, rien, même quand le moteur, arrêté pour un vol plané, a éteint son bourdonnement si continu, si constant, si homogène, qu’il est lui aussi comme une sorte de silence vibrant.

Voici maintenant, sombre et d’un seul tenant, la flaque sévère et si verte de la forêt de Crécy. Nous sommes, disent les initiés, à 150 kilomètres de Paris. Comme c’est loin dans l’espace, Paris, et pourtant comme c’est près dans le temps !

Mais voici la mer ! Thalassa ! Thalassa ! Je ne crois pas que nos deux champions de natation aient lu Xénophon. Mais ils le rééditent ingénument avec de grands cris, encore qu’en anglais. Il fait maintenant un soleil tout à fait « riant, clair et beau. » La Manche, contrairement à ses habitudes, est d’une belle teinte vert-bleuté, que les grands fonds accentuent et assombrissent par place. Au bord des falaises ce bleu se borde d’une délicate mousseline blanche d’une forme déchiquetée ; le long des plages qui alternent maintenant avec les falaises, il s’achève au contraire en longs plis arrondis, blancs aussi, et doublés ou triplés, comme des festons superposés, et qui sont les ondes successives de la houle interférant avec le sable.

Nous traversons maintenant la Canche à Étaples dont les deux phares, vus de là-haut, ne sont guère impressionnants. Notre pilote, pour nous mieux faire goûter le paysage charmant, pique doucement plus près du sol, et c’est à 2 ou 300 mètres que nous longeons la côte jusqu’après Boulogne, et à 100 mètres à peine que nous traversons la Manche. Sur les plages, près des parasols, et des chalets bien sagement alignés, nous voyons maintenant de petites fourmis. Il parait que ce sont des hommes ou des femmes, autant dire des enfants. Voici Berck avec ses villas disciplinées, voici le Touquet, voici Boulogne, grise, juchée sur sa colline au bord d’une forêt de mâts et de cordages imbriqués ; et puis tout d’un coup, nous voilà piquant vers le large et très bas. C’est une sensation curieuse que d’être soudain au-dessus de l’eau. On a le sentiment qu’une chute y serait molle et moins dangereuse qu’au sol. On a tort, car