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Nilsson. M. Paul Bourget écrivait un jour : « Il y a dans le quatrième acte d’Hamlet une romance divine. » C’est peut-être beaucoup dire. Mais, s’ils veulent bien se rappeler la mélancolique ballade, et les éclats un peu fous qui l’interrompent, — (je ne parle pas des fâcheuses roulades ou « cocottes » qui la couronnent), — et telle phrase de récitatif qui s’y mêle ; enfin et surtout, flottant avec Ophélie elle-même, parmi les fragiles trophées de ses fleurs et de ses voiles, le souvenir mélodieux de « sa joie perdue » et de « son inguérissable amour, » alors les plus « avancés » d’entre nous, ou les plus oublieux, reconnaîtront ici l’une des scènes d’Hamlet où la musique d’Ambroise Thomas s’est souvenue de la poésie de Shakspeare et n’en a pas démérité.

Retournons, toujours dans l’ordre du bain, ou des bains, à l’histoire grecque. Un récit de Phryné, de M. Camille Saint-Saëns, nous paraît le chef-d’œuvre du genre et l’un des chefs-d’œuvre du maître. Le musicien écrivait un jour, plaisamment, à l’auteur du poème, Auge de Lassus : « Je vous demande de réfléchir s’il ne serait pas avantageux de mettre au premier acte le merveilleux récit que cette belle personne dégoise au second : celui du bain de mer ; cinquante centimes, peignoir compris. » Libre au grand artiste de rire, de rire de lui, mais à lui seul. Aussi bien, il ne riait plus quand, un autre jour, il écrivait encore à son collaborateur, à propos de la même scène : « J’ai trouvé l’apparition. Il y a là un mélange de terreur sacrée et de volupté qui n’est pas sans charme. Du moins, je l’espère. » A la bonne heure, et voilà qui s’appelle parler. Et nous-même, pourquoi ne parlerions-nous pas de Phryné à propos de la reine Candaule ? L’un et l’autre sujet sont « pleins de récits tout nus. » Les deux dames ont eu la même aventure et donné le même spectacle. Phryné, plus habituée, en fit les frais deux fois : la première, devant la justice, la seconde au bord de la mer, avec un égal succès. Et voici dans quels termes la belle courtisane rapporte à Vénus Astarté, sa patronne, son triomphe marin, le plus intéressant pour une déesse sortie des eaux :

Un soir, j’errais sur le rivage,
Rêvant de vivre en ton doux esclavage,
Près d’un temple où tu fais séjour,
O Reine de beauté ! Je te sentais présente,
Si doux était l’adieu de l’heure finissante,
Si pur était le ciel aux feux mourants du jour.
Bientôt, tranquille et dédaigneuse,
Folâtrait la baigneuse.