Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/96

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M. Millerand, encore jeune avocat ; mais il ne devait pas tarder, vers 1889, tout en restant l’ami de l’homme, à se libérer de ses serres redoutables. J’imagine volontiers que cet esprit réalisateur, en quête des résultats, dédaigneux des discussions irritantes, et cela dès sa jeunesse, ne dut pas se complaire longtemps au contact de cet esprit vif, virulent, vigoureux, impétueux, et avant la grande épreuve qui illumina le soir de sa vie, un peu négatif. M. Millerand fut peut-être fatigué de voir pratiquer tous les trois mois par un opérateur cependant supérieur, et contrairement aux prescriptions du Code Pénal, l’autopsie des ministres vivants. Dès 1889, avant d’avoir trente ans, M. Millerand se présentait sous sa physionomie propre. Mais le long contact avec l’homme complexe et surprenant lui avait permis de fortifier en lui une qualité : la décision du chef sur le champ de bataille parlementaire. Dans l’opposition, M. Millerand fut un merveilleux stratège. Nul n’a plus vite aperçu à travers le lorgnon du myope les faiblesses d’un ministère ou d’un parti et plus promptement profité d’une faute. Nul n’était plus apte, au soir d’une séance mouvementée, et où quelquefois ses amis par de généreuses ardeurs avaient engagé trop imprudemment la lutte, à apaiser, à préciser, à ramener le débat aux principes, à conclure. Son œuvre parlementaire ne fut pas d’ailleurs tout entière dans des interventions de tribune, car elle serait vraiment trop mesquine. Je dirai tout à l’heure quelle fut dès l’origine l’orientation invariable de son esprit.

M. Millerand se rencontra en 1899 avec l’homme remarquable que fut Waldeck-Rousseau. Celui-là eut sur son esprit une influence presque décisive, sans que ce qu’il y avait d’original dans l’homme ait disparu. Cependant, si deux hommes semblaient créés pour ne pas se comprendre, même ne jamais converser ensemble, c’était bien ces deux parlementaires également timides. Et je crois qu’ils auraient bien pu faire le tour du monde de conserve sans jamais daigner ouvrir la bouche. Waldeck-Rousseau était sûr de lui, maître de lui, de sa parole, de son âme, portant un masque de froideur qui voilait mal, pour celui qui sait regarder à travers les yeux, l’émotion contenue. Il savait ce qu’il voulait, où il allait, et, ayant arrêté son plan, il s’y tenait. Quelle merveilleuse lucidité ! Quel art supérieur qui effaçait la difficulté ! M. Millerand fit près de lui, en des temps troublés, l’apprentissage du gouvernement.