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REVUE DES DEUX MONDES.

quelque déception froisse votre cœur, vous m’évoquerez alors, et vous verrez comme je saurai répondre à cet appel.

Il y a un mois que j’ai pris possession de ce lieu d’exil, et j’ai senti le besoin de vous dire combien ce complet isolement convient à mon âme maladive. J’ai seize heures par jour, dont je dispose à mon gré. Cruel trésor, Honoré ; vous voudriez bien en avoir la moitié ; je ne dis pas cela pour vous tenter. À Saint-Cyr, je pouvais émettre le vœu de vous avoir quelquefois chez moi, ce n’était pas un voyage. C’était peut-être vous rendre service que de vous enlever pour un jour à vos travaux et à vos distractions bruyantes ; mais ici, à cent vingt lieues, Honoré ! il y a de quoi faire reculer l’amour même… Je suis bien logée ; deux belles chambres à la disposition de mes amis, un bon petit billard, un boudoir qui serait tolérable, à Paris même, et jusqu’au tric-trac qui nous a suivis ici ; puis, un vaste jardin qui produit avec profusion les plus belles pêches de France ; des bois charmants, et tout près, la Charente, délicieuse en cet endroit ; et par-dessus tout, bon cheval, voiture de ville et de campagne ; vous voyez que la partie matérielle a été soignée ; je me suis établie ici comme si j’y devais mourir.

Au moral, nous sommes un peu plus restreints : Ivan[1], Carraud et moi, combinés de toutes les façons possibles, voilà toutes nos ressources sociales. Heureusement, nous vivons bien ensemble l’un avec l’un, et l’un avec les autres ; nous redoutons même l’envahissement d’un employé et de sa famille qui vont s’établir ici dans le mois, mais je ne crois pas que nous soyons jamais familiers, à moins que ce ne soient des gens bien bons ou bien distingués.

Vous ne sauriez croire tout ce qu’il faut de mérite pour se supporter, vus de si près ; et je ne vous parle pas de la mort qui vous guette à la Poudrerie, et qui donne un ton si particulier à chacun des instants qu’on y passe. Il faudra que je vous analyse cela quelque jour, quand j’aurai la certitude que vous avez le temps de me lire ; cette étude ne sera pas perdue pour vous, sans cesse à la recherche de tout ce qui peut affecter le cœur humain et colorer la vie.

Je vais reprendre la Physiologie du mariage ; je vous en parlerai, et il vous paraîtra peut-être curieux d’avoir une opinion

  1. Fils des Carraud, âgé de cinq ans.