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LE SEUL FRANÇAIS DE KYOTO

Il n’y a qu’un Français à Kyoto : il connaît sa ville et l’aime avec une étrange passion. C’est le curé de la cathédrale, le Père Aurientis, des Missions étrangères.

Il est arrivé au Japon en 1878, le jour de Noël ; il a aujourd’hui soixante-sept ans ; quand on lui demande s’il est jamais retourné à Montauban, sa ville natale, il répond : « Comment pourrais-je quitter ce pays-ci ? il est si prenant ? »

Au physique, grand, fort, de larges épaules, une grande barbe blanche étalée sur la redingote, chauve, des yeux droits et bons derrière les lunettes d’or ; au moral, l’homme le plus cultivé, au courant de tout le mouvement intellectuel français, jugeant les choses, les hommes et leurs œuvres avec une étonnante indépendance. Il vit heureux et aimé au milieu de ses six cents catholiques, tous aisés, dit-il.

Mais ce qui augmente davantage encore notre respect pour cet homme de bien, c’est qu’il est ici le champion de l’influence française ; c’est grâce à lui qu’à Kyoto, le titre de Français donne droit au meilleur accueil, que la France est connue et aimée : il est professeur de français et de littérature française au collège et à l’Université Impériale de cette ville ; depuis vingt ans, chaque jour, il fait ses cours : il a parfois jusqu’à six heures de leçons dans la même journée : plusieurs milliers de Japonais ont appris notre langue sous sa direction. Tous nos compatriotes passant ici viennent le consulter, l’interroger sur ce Japon qu’il connaît si bien et aime tant : il connaît MM. Painlevé, Hovelacque, Migeon, Ulrich Odin ; il a été le documentateur et l’inspirateur de tous ceux qui ont écrit ou travaillé au Japon ; il fut le guide de tous les officiers venus ici pour y apprendre la langue : les généraux Le Rond, Corvisart, Duval sont ses élèves.

Qu’il pardonne à l’auteur de ces lignes de parler ici de lui : mais comme tous ceux qui le connaissent, il regrette qu’on ait l’air d’ignorer tant de services accumulés et voudrait voir sa boutonnière fleurie du rouge ruban qui signale les bons serviteurs du pays.